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Procès Elf : Le « vaisseau France »

Publié le 1er mai 2003

Pourquoi aucune personnalité politique d’envergure, ou presque, n’a-t-elle depuis quarante ans dénoncé le scandale de la confiscation de l’indépendance des anciennes colonies africaines de la France, en particulier le soutien aux pétrodictateurs qui spolient leurs propres pays ? Loïk Le Floch-Prigent a donné un début de réponse lundi 31 mars : l’argent d’Elf a aussi servi à « faire taire » des hommes politiques français. Et à empêcher qu’ils ne divergent sur la continuité du système : « Il fallait que le vaisseau France soit avec nous. Particulièrement en Afrique où, si on rentre dans un combat socialistes contre gaullistes, on ne sait plus ou on va. » [1]

Alfred Sirven a renchéri : « Elf a toujours eu besoin d’être bien avec le pouvoir en place », gauche ou droite. Et les hommes de pouvoir ont « besoin d’argent. Les campagnes électorales sont devenues de plus en plus chères... »

Selon les déclarations des protagonistes, tout indique que le soudoiement continue : les appétits sont les mêmes, les moyens de dissimulation, dans les paradis fiscaux, sont de plus en plus performants. L’intention affichée du parquet de Paris de ne pas poursuivre les bénéficiaires politiques des détournements de fonds visés par le procès conforte l’impunité. Après la première évocation par Le Floch de cette espèce protégée de corrompus, Matignon avait appelé en catastrophe le procureur de Paris (Le Parisien, 01/04) - qui a eu la réaction espérée.

Elf s’est payé notre démocratie, via les familles politiques représentées au Parlement (à l’exception probable des Verts, les seuls à y avoir dénoncé avec constance les crimes de la Françafrique et les mœurs des compagnies pétrolières). Ce n’est pas seulement la corruption politique en France qui est exposée devant le tribunal. C’est le feu vert à la souffrance et à la mort de millions d’Africains, victimes de guerres civiles ou d’agression, du vol de l’argent des hôpitaux et des médicaments, des énormes escroqueries de la dette.

Il est plus que temps de changer de registre, à un moment où la question de la légalité et la légitimité des relations internationales est posée de manière cruciale. « Le pétrole, c’est la guerre » n’est plus une équation recevable, a signifié à propos de l’Irak l’opinion publique mondiale. Le pouvoir exécutif français serait en situation délicate s’il prolongeait en Afrique un impérialisme pétrolier qu’il dénonce ailleurs.

[1] Le Figaro (02/04) se permet d’ironiser : « C’est aussi cela le procès Elf : la mise au jour décomplexée d’un type de patriotisme sonnant et, surtout, trébuchant. »

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