Billets d'Afrique 124 - Avril 2004

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Édito

Dix ans de négation

Organisée par Survie avec les associations Aircrige, la Cimade et l’Obsarm (Observatoire des transferts d’armement), la « Commission d’enquête citoyenne sur le rôle de la France durant le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 » (CEC) a percé beaucoup plus profond que nous ne l’imaginions. Ce numéro de Billets d’Afrique lui est presque entièrement consacré, tout en évoquant la situation très périlleuse de la Côte d’Ivoire - ce qui ne nous éloigne peut-être pas tant que ça des travaux de la CEC.

Les résumés, documents et témoignages ici retranscrits ne donneront à nos lecteurs qu’une vision partielle de cette semaine exceptionnelle de combat pour la vérité [1] (cinq jours de session de la CEC, du 22 au 26 mars, et un colloque de haut niveau le 27 mars à l’Assemblée nationale, Rwanda 1994 : La République française et le génocide). Outre les présentations plus étoffées déjà proposées sur le site de la CEC, nous allons progressivement rendre disponibles des restitutions écrites, sonores et filmées de ce travail considérable.

Un travail que nous nous préparons d’ailleurs à continuer, si possible avec davantage de partenaires, tant il devient clair que notre République a commis au Rwanda le pire de ses crimes du siècle dernier (elle en commit pourtant beaucoup d’horribles, depuis le travail forcé en Afrique centrale jusqu’aux crimes contre l’humanité à Madagascar, en Algérie, au Cameroun, au Congo- Brazzaville, etc. - sans parler des crimes de Vichy, l’anti- République). Une abomination. Enrobée dans une tumeur négatrice.

On nous accusera bien sûr d’être masochistes ou antifrançais à trop vouloir scruter ce passé sordide. Mais peut-on, quand on chérit la vie, quand on aime son pays, accepter que se soit installée au cœur de l’armée et des institutions françaises une logique raciste et manipulatrice, capable de broyer sans ciller un million de vies humaines pour d’obscurs mobiles stratégiques, géopolitiques, ou autres ?

Le monde entier, hors l’Hexagone, savait déjà que la France avait fourni un soutien aux organisateurs du génocide avant, pendant et après ce dernier. La CEC a confirmé cet appui massif, militaire surtout, mais aussi financier, diplomatique et idéologique. Elle a fait apparaître par ailleurs, avec l’aide du récent ouvrage de Patrick de Saint-Exupéry [2] et l’expertise de Gabriel Périès, que l’engagement français au Rwanda était un nouveau « progrès » de notre doctrine militaire, un perfectionnement des méthodes de la « guerre moderne » (ou « révolutionnaire », ou « psychologique »). Une doctrine forgée durant les guerres d’Indochine et d’Algérie par des colonels français fascisants, éprouvée à Alger et dans les campagnes algériennes, puis au Sud-Vietnam après que nous l’ayons enseignée à la CIA, puis dans les dictatures tortionnaires d’Amérique latine.

Entre-temps, De Gaulle avait écarté de l’État-major les plus excités de ces théoriciens du « contrôle des populations », incapables de penser la politique autrement que comme une dictature à la Orwell. Mais cette « école », qui avait pourtant voulu assassiner le Général, était trop précieuse pour ne pas être récupérée par Foccart, l’homme des basses œuvres du gaullisme : elle a peuplé la Françafrique barbouzarde et inspiré les dictatures policières néocoloniales, elle s’est insinuée dans nombre de guerres civiles africaines. Via les ex-troupes coloniales devenues infanterie de marine et « forces spéciales », cette école, sa doctrine, ses traditions, ses officiers ont reconquis l’État-major dans les années 1980 et séduit François Mitterrand. Dès lors, tout était prêt pour une « guerre totale » au Rwanda.

Beaucoup reste encore à découvrir sur cet engrenage abominable. Mais des témoignages recueillis au Rwanda par la CEC peuvent laisser supposer que des troupes d’élite de l’armée française, ainsi « endoctrinées », auraient directement trempé, lors de l’opération Turquoise, dans les horreurs de la fin du génocide. Ces actes scandaleux méritent à eux seuls une enquête, et il semble que des journalistes s’y mettent. Mais ces crimes-là ne sont que la face visible d’un scandale beaucoup plus énorme : un noyau de « stratèges » français déments maintient depuis une décennie son alliance avec une mouvance génocidaire, en ayant su s’attacher la quasi- totalité de la classe politique - soit qu’elle adhère à leur nostalgie d’empire, soit qu’il la fasse chanter, soit qu’elle ait peur de sa capacité de nuisance.

Ce noyau a trouvé dans quelques médias des relais pour sa propagande, en forme de syllogismes. Le premier mis en place a été celui du « double génocide ». C’est son emploi fin 2003 par Dominique de Villepin (après Juppé, Chirac et Mitterrand en 1994) qui a mis Saint-Exupéry à l’ouvrage. Il s’agit de transformer en « contre-génocide » ou second génocide les crimes de guerre commis en 1994 par l’adversaire du camp génocidaire (le FPR) : la France se retrouve ainsi en chevalier blanc combattant un « génocide », celui du FPR, ce qui permet de faire oublier qu’elle est complice voire coactrice du seul génocide de 1994. À tout le moins, on sème le doute dans les esprits. De la belle œuvre négationniste. Le bombardement de Dresde pour « équilibrer » la Shoah.

Comme ça ne marche plus très bien, on a inventé un syllogisme un peu plus long, ce qui évite d’en voir la grossièreté : l’attentat du 6 avril contre l’avion du président Habyarimana est le signal du déclenchement du génocide / le FPR a commandité l’attentat (une possibilité parmi d’autres, soutenue en tout cas depuis dix ans par les services secrets français) / donc le FPR est responsable du génocide / donc la France qui combat le FPR contre vents et marées n’a jamais cessé d’être la championne de la lutte contre le génocide... Certes, connaître qui a commis l’attentat du 6 avril 1994 est un point d’histoire important. Apparemment, la France et ses Services déploient beaucoup de moyens pour nous informer sur ce sujet : attendons de voir exposés les éléments de cette affaire et de pouvoir juger sur pièces.

Avec nos moyens plus modestes, il nous semble infiniment plus urgent de continuer à chercher pourquoi et comment nos militaires et nos politiques se sont rendus les complices inavoués d’un génocide, et de contribuer à ce que cette vérité littéralement insupportable soit portée à la connaissance du peuple français. Nos premiers efforts ont concouru déjà à ébrécher l’omertà. Il s’agit maintenant de rompre la digue d’une négation infamante. Nous sommes à cet égard réceptifs à de nouveaux témoignages et de nouveaux soutiens.

[1] Nous tenons à remercier tous ceux qui se sont engagés, sans compter leur temps, dans cette bataille : la somme de leurs engagements gratuits à plus que compensé l’extrême modicité des moyens financiers à notre disposition.

[2] L’inavouable, Les arènes, mars 2004. À lire au plus tôt.


124 - Avril 2004
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