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Documents inédits fournis par Mehdi Ba concernant le rôle de la France au Rwanda

Publié le 1er mai 2004 par François-Xavier Verschave

Voici quatre autres des documents confidentiels que le journaliste Mehdi Ba a pu examiner et recopier et dont il a lu le contenu devant la Commission d’enquête citoyenne le 26 mars.

Document 1

MCA ADMINISTRATION

NMR/2404/DEF/EMAT/BOI/COAT/SIT/21/DR DU 10 AVRIL 94
OBJ/RAPATRIEMENT DE PERSONNEL VERS LA METROPOLE
REF/FAX MINCOOP DU 9 AVRIL 1994

TXT

PRIMO :
VOUS DEMANDE ANNONCER DECES PERE DU PARACHUTISTE MOTTI OLIVIER, DANS UN ACCIDENT AVION PRESIDENTIEL RWANDAIS, LE 6 AVRIL 1994, A 21H15 LOCALES, ALORS QU’IL SE PRESENTAIT A L’ATTERRISSAGE SUR L’AEROPORT DE KIGALI.

PAGE 2 REFABCT H 5018

SECUNDO :
VOUS DEMANDE, APRES FORMALITES D’USAGE, MISE EN ROUTE AU PLUS TOT PAR VAM OU PAR VAC, PARACHUTISTE MOTTI OLIVIER, A DESTINATION METROPOLE POUR OBSEQUES.

TERTIO :
IMPUTATION BUDGETAIRE A CHARGE MINCOOP

[Inscription manuscrite :]
Pour M. Jehanne. Je prends en charge le voyage du jeune MOTTI (bien que je n’ai aucune raison administrative de faire ce geste).

Notre commentaire : À notre connaissance, personne n’avait parlé jusqu’ici de la présence, dans l’avion présidentiel abattu le 6 avril 1994, d’un Français (un militaire ? lui aussi appelé Motti ?), père du parachutiste Olivier Motti, en plus des trois membres français de l’équipage. Ce texte pose une série de questions. Quelle était la fonction de ce Français méconnu ? Comment sa présence n’a-t-elle pas été remarquée à l’embarquement par les journalistes présents au départ de l’avion ? N’aurait-on pas utilisé cet attentat connu pour cacher un décès survenu en réalité dans d’autres circonstances ? En tout cas, le conseiller ministériel et DGSE Philippe Jehanne, si prodigue en armes pour le camp génocidaire, rechigne quelque peu à effectuer la dépense demandée par l’état-major de l’armée de Terre (EMAT).

Document 2

26.06.1994

Michel Gadoullet
19.32.2.732.64.48
à
Monsieur Philippe Jehanne
Suite mon fax

Capitaine GIGN “ Baril ”
À Paris depuis 4 jours
M.G.

Notre commentaire : Michel Gadoullet fait carrière à l’Union européenne, en tant que spécialiste du développement rural et familier de l’ex-Zaïre. Il se comporte ici en “correspondant” de l’un des plus fameux agents traitants de la DGSE, Philippe Jehanne. S’il juge important d’informer la DGSE et le patron de Jehanne, Michel Roussin (longtemps bras droit de Jacques Chirac, devenu balladurien) des faits et gestes de Paul Barril, c’est peut-être qu’à cette époque le supergendarme – qui avait accepté un contrat de formation “Insecticide” au profit du camp génocidaire – ne les informe pas de tous ses faits et gestes. Mais sans doute l’Élysée. Ou une hiérarchie parallèle ?

Document 3

Ministère de la Défense

DIRECTION DU RENSEIGNEMENT MILITAIRE

Paris, le 15 avril 1994
N°1234/DEF/DRM/SITU/CD
Rédacteur : Colonel VAGANAY

Fiche
À l’attention du général Heinrich

Sur sa demande, j’ai rencontré ce matin 15 avril à 11h00 le colonel Ntahobari, attaché militaire et de l’air du Rwanda à Paris. Après m’avoir fait un exposé de la situation militaire (voir fiche particulière), le colonel Ntahobari m’a chargé de transmettre “ au gouvernement français ” les requêtes suivantes, qui ont été formulées par l’état-major rwandais, toujours en place et en état de fonctionner à Kigali.

1. MINUAR
L’état-major rwandais demande à la France de prendre au sein de la MINUAR la place laissée vacante par le retrait prévisible du bataillon belge.

2. Demande de munitions
L’état-major rwandais a un besoin urgent de munitions, dont la liste est donnée en annexe.

L’urgence absolue concerne : –* les munitions de 7,62 pour Fal ; –* les munitions de 5,56 pour R4 ; –* les obus de mortier de 60 mm.

3. Demande d’assistance Transport
Le Rwanda ne peut obtenir la livraison par les compagnies de transport aérien d’armements achetés et payés en Israël et en Pologne. L’état-major demande si la France pourrait (faire) transporter à son profit jusqu’à Goma au Zaïre : –* depuis Tel Aviv, 5000 obus de mortier de 60mm. Poids estimé : 13 T ! –* depuis Varsovie d’autres munitions (grenades) moins urgentes. Détails pouvant être obtenus auprès du fournisseur, M. Lemonnier, tel : 16.50.52.49.48

4. Sécurité des diplomates rwandais
L’ambassadeur du Rwanda s’inquiète pour sa sécurité (alerte à la bombe à l’ambassade le 13 à 18h30, voiture suspecte roulant autour de sa résidence) et souhaite savoir si la police française a songé à renforcer la sécurité de la représentation rwandaise à Paris !

[Cette note a été faxée le 15/04/94 par la DRM à M. Jehanne. Accompagnée d’un mot manuscrit de Jean Heinrich, sur son papier à en tête personnel :]

Général Jean HEINRICH
DIRECTEUR DU RENSEIGNEMENT MILITAIRE

Mon cher Philippe,

Cette note vous est adressée pour attribution pour ce qui concerne les paragraphes 2 et 3 (à toutes fins utiles).

Avec toutes mes amitiés.

J.H.

Notre commentaire : En résumé, le très influent Directeur du Renseignement militaire, Jean Heinrich, demande au correspondant des Services au ministère de la Coopération, son cher Philippe Jehanne, de se débrouiller pour fournir et livrer via l’aéroport zaïrois de Goma des munitions au camp génocidaire. Cela le 15 avril 2004, alors que le génocide est commencé depuis 8 jours et que le général Heinrich est peut-être le mieux informé au monde sur ce qui se passe réellement au Rwanda. Ces livraisons ont eu lieu, la Commission d’enquête citoyenne l’a abondamment documenté. Jusqu’au 18 juillet. Interrogé à ce sujet par un journaliste de TF1, le général a fait comprendre que ce n’était pas lui qui commandait. Qui donc, alors ?

Accessoirement, le camp du génocide demande déjà à l’armée française de trouver un habillage onusien pour revenir sur le terrain (ce sera, deux mois plus tard, l’opération Turquoise – lorsque la partie la plus ostensible du génocide aura été achevée) et de protéger sa représentation diplomatique à Paris.

Document 4

Rencontre officieuse entre un émissaire de la Coopération (chargé de mission Défense) et J. Bicamumpaka, le 24/08/94.

Les avoirs emportés par l’ex-gouvernement à Goma et placés à la BCZ sont bloqués par Bruxelles où la SG de Belgique, actionnaire de la Banque Zaïroise, a reçu des ordres en ce sens.

Notre commentaire : Quatre mois et demi après le début du génocide, un responsable militaire du ministère de la Coopération se concerte en cachette avec l’un des dirigeants du génocide. Les deux hommes son gênés par le fait que la Belgique bloque l’argent du génocide, ce que la France n’a pas fait (au contraire). Ils sont gênés parce que la guerre des génocidaires contre le FPR installé à Kigali continue alors depuis le Zaïre, avec le soutien militaire de la France.

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