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Imbroglio sous les décombres (II) : Gatumba

Publié le 1er septembre 2004 par Sharon Courtoux

Le 13 août, à 15 heures, Azarias Ruberwa, l’un des quatre vice-présidents de la République Démocratique du Congo (RCD) [1], quitte le camp de réfugiés de Gatumba [2] où il s’est entretenu avec les Banyamulenge qui y sont rassemblés depuis les événements survenus à Bukavu trois mois plus tôt.

Leur ayant certifié que les dispositifs nécessaires à leur sécurité étaient désormais assurés, Ruberwa vient d’inciter ces Congolais tutsi à retourner dans leur pays. À 22 heures, plusieurs centaines d’hommes, venus des marais de la plaine de la Rusizi en RDC, attaquent simultanément le camp de Gatumba et une position de militaires burundais située à quelques centaines de mètres des réfugiés. Contournant, sur le même site, le camp abritant de longue date des rapatriés burundais (d’ethnies différentes), un groupe d’attaquants s’est dirigé sur celui des Banyamulenge. Ils y ont commis un massacre pour lequel on peine à trouver un qualificatif.

Ils ont mis le feu aux tentes abritant les réfugiés, dont certains sont morts carbonisés. D’autres ont été tués par balles. Ceux qui tentaient de fuir ont été achevés à la machette ou au couteau. Selon des témoignages, les attaquants battaient tambour et chantaient des alléluias. L’attaque a duré environ deux heures, laissant le fragile refuge en cendres, de nombreux blessés et quelque 160 cadavres, certains non identifiables. Les victimes sont surtout des femmes, des enfants et des personnes âgées qui composaient la majorité du groupe visé.

Un deuxième peloton d’attaquants, plus nombreux, s’est employé pendant ce temps à neutraliser la position des militaires burundais. Selon l’un de ces derniers, interrogé par un correspondant, ces militaires pensaient être l’unique cible de l’attaque et ne se sont pas rendu compte que le massacre des réfugiés était en réalité l’objectif de l’opération.

Malgré leur proximité, c’est possible

Une question se pose cependant (à laquelle la commission d’enquête lancée à la suite du massacre pourra sans doute répondre) : pourquoi les militaires burundais n’ont-ils pas lancé d’appel par radio et/ou GSM pour informer l’état-major ou demander des renforts lorsqu’ils ont été agressés ? Parmi les réponses venues du Burundi, la plus plausible affirme que la fréquence des attaques des Forces Nationales de Libération (FNL) [3] dans les environs de Bujumbura est telle qu’elles font partie de la "routine".

Mais une autre question se pose, lancinante : pourquoi le camp de Gatumba n’était-il pas protégé ?

Ni par des troupes de l’ONU présentes au Burundi, ni par l’armée burundaise… C’est, selon un observateur de la région, la question. En dépit du désir des Banyamulenge de ne pas s’éloigner de la frontière, la norme du Haut Commissariat pour les Réfugiés (HCR) s’impose : éloigner les réfugiés d’au moins 50 km de la frontière du pays dont ils se sont enfuis [4].

Dans le contexte particulier qui nous occupe, contrevenir à cette règle a peut-être des explications, aussi regrettables soient-elles [5].

Mais l’absence, dans ces conditions, d’une force de protection à Gatumba est incompréhensible, inconcevable.

Et qui a commis cette atrocité ? Pourquoi ? Elle a été revendiquée par les FNL, via leur porte-parole Pasteur Habimana, dès le lendemain du massacre. Ce dernier a déclaré peu après que les FNL, subissant depuis plusieurs jours des attaques de l’armée burundaise, y avaient riposté en « attaquant le camp militaire et la brigade de gendarmerie de Gatumba. »

Habimana [6] ajoute que les soldats burundais, repliés dans le camp des réfugiés, se seraient battus contre ces derniers, et que des Banyamulenge tués par les FNL auraient été des hommes en uniforme, armés, dont les FNL auraient eu à subir l’assaut.

Carabistouilles avérées.

Le 15 août, ce porte-parole a justifié l’attaque des FNL par la nécessité de s’opposer à « la coalition négative tutsi ». Il a déclaré à l’AFP : « Je jure devant Dieu, il n’y avait aucun Congolais ou Rwandais dans cette attaque ».

Carabistouille encore ? Sans doute.

L’AFP mentionne plusieurs témoignages recueillis parmi les forces des opérations de l’ONU au Burundi (ONUB), selon lesquels « des Congolais et des extrémistes rwandais hutu [7], basés en RDC, faisaient partie des assaillants ».

Des rescapés du massacre affirment avoir entendu les assaillants parler en kirundi, kinyarwanda, lingala, swahili… Pour la majorité des observateurs de la région, les FNL, affaiblies, n’ont plus les moyens d’exécuter (seules) une offensive aussi importante. Le Monde daté du 17 août [8] cite un responsable des Nations unies pour qui elles sont « loin de pouvoir organiser une telle opération ».

Plusieurs sources (notamment le RCD, l’ex-rébellion du Kivu liée à Kigali) pointent les Forces armées de la République du Congo (FARDC). Selon le RCD, « deux compagnies des FARDC, basées aux secteurs 6 et 7 de la localité de Kiliba (Sud-Kivu) et commandées par le major Ekofo, ont traversé la rivière Rusizi pour Gatumba », où elles auraient rejoint les hommes des FNL. D’autres sources insistent sur la participation de forces contrôlées par les Maï Maï [9].

Une offensive conjointe FARDC, FNL, FDLR , Maï Maï ?

C’est bien possible. Des observateurs sur place l’affirment. Répondant à la question : à qui profite le crime, des Congolais de toutes origines, peu satisfaits de la « gouvernance » de leur pays, estiment qu’il profite aux détenteurs du pouvoir à Kinshasa.

Pour conserver ce pouvoir, ces derniers souhaiteraient éviter, par tout moyen, l’organisation d’élections qu’ils ne seraient pas certains d’emporter, quitte à envenimer la situation afin d’éloigner l’échéance.

D’autres, et pas seulement des « excités », sont convaincus qu’il s’agit, à terme, de chasser du territoire national la « minorité tutsi vendue à l’étranger ».

Quoiqu’il en soit à cet égard, on ne peut qu’observer une recrudescence de haine à l’égard de cette « minorité ». De vieilles histoires sur de prétendues origines juives des Tutsi ressortent (sur le site du Portail de la Société Civile Congolaise entre autres), en compagnie de celles sur l’« empire Hima » que ces « Juifs » s’efforceraient de construire, s’érigeant en persécutés afin de se faire attribuer un État (aux Juifs Israël, aux Tutsi le Kivu).

D’autres observateurs, se demandant eux aussi à qui profite le crime, pointent Kigali et Bujumbura. Selon ces derniers, un cynisme himalayen serait à l’œuvre sous l’égide des hauts dirigeants de ces deux pays. Ils auraient organisé (ou laissé faire ?) le massacre de Gatumba pour justifier un retour musclé dans l’est du Congo – et, « par nécessité », ne plus en partir. Certains affirment que ce « plan » serait plus que tutsi, il serait rwandais. Le Monde du 17 août (un article signé avec Reuters et AFP) affirme que, « selon un haut responsable de la police burundaise, qui a requis l’anonymat, les autorités avaient été prévenues cette semaine de l’imminence d’une attaque visant les réfugiés congolais. L’armée a toutefois nié cette information. »

Les affirmations d’autres sources, notamment sur place, vont dans ce sens : «  “on” était prévenu ». Qu’en est-il ?

Interrogé sur l’identité des auteurs du massacre de Gatumba (le 19 août, à l’issue de consultations à huis clos avec le Conseil de Sécurité), le Secrétaire général adjoint de l’ONU, chef des opérations de maintien de la paix, Jean-Marie Guéhenno, a déclaré que ce serait à l’enquête (effectuée par l’ONUB, assistée de la MONUC) de l’établir. Il a toutefois déclaré qu’il fallait « régler une fois pour toutes la question des Interahamwe », tâche dont il a attribué la responsabilité première au gouvernement congolais. Dans l’attente des résultats de l’enquête en cours, attendus sous peu, chacun peut frayer avec ses convictions ou ses interrogations. Les premières sont à confirmer, les secondes vivent dans l’expectative d’une réponse irréfutable. Il faut aller à la vérité sans esquive.

Le Burundi et la RDC sont appelés aussi, par le Conseil de Sécurité, à effectuer les enquêtes qui s’imposent. Il serait étonnant que la messe soit dite sans une enquête internationale indépendante, à l’abri de tout soupçon de privilégier quelque camp que ce soit.

À la suite des événements de Gatumba, des réactions vives ont été enregistrées chez tous les acteurs de la tragédie – dont nous ne sommes pas à la scène finale. Le Rwanda et le Burundi ont, en un premier temps, laissé entendre qu’ils pourraient aller jusqu’à plus que des escarmouches en termes de représailles. Pour le moment, l’invasion de la RDC ne semble pas imminente. La RDC n’a pas laissé ignorer qu’elle se défendrait en cas d’agression – seule ?

Les FDLR sont montées sur leurs grands chevaux, menaçant des foudres de Zeus qui toucherait un cheveu de l’un de leurs tueurs. Les FNL ont mis un peu d’eau dans leur cyanure – sous ordre, ou en toute indépendance ? Le camp des Banyamulenge est divisé, entre ceux qui estiment que leur survie dépend de leur adhésion au nationalisme congolais et ceux qui n’y croient guère.

Les uns et les autres, attachés à des stratégies différentes, visent un objectif identique : survivre, chez eux.

Où en sont-ils de leurs débats ? L’avenir le dira. Quant au général Laurent Nkunda (toujours rivé à sa base de Minova, au sud de Goma), après avoir déclaré qu’il allait démarrer un processus pour que le pouvoir de Kinshasa « débarrasse le plancher », il a déclaré que la guerre pouvait être évitée. Selon le général, la condition requise serait le remplacement du commandant de la 10ème région militaire (Sud Kivu) [10] « par une personne qui puisse assurer la sécurité de toutes les populations du Sud-Kivu ».

Et la France dans les décombres ?

Rappelons que le 17 août, le général Jean-Claude Lafourcade (qui commandait l’opération Turquoise de juin à août 1994) en a profité pour glorifier l’opération dans un papier confié au Figaro, « Opération “Turquoise” : l’honneur de la France ». Il a été suivi, le 23 août, par l’ancien Premier ministre Édouard Balladur, dont la contribution s’intitule : « L’opération Turquoise : courage et dignité » (www.lefigaro.fr). Quel rapport ? Allez savoir…

Selon l’AFP (27/08, www.africatime.com), « le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, a estimé que ce massacre était peut-être en fait l’œuvre de combattants congolais et rwandais, dans un rapport au Conseil de Sécurité. M. Annan a indiqué que les FLN […] coopéreraient avec des groupes armés congolais et rwandais. »

[1] Le gouvernement de transition de la RDC est composé du Président de la République, de 4 vice-présidents, de ministres et vice-ministres. En l’absence de premier ministre, les vice-présidents (issus des composantes Gouvernement, RCD, MLC, et opposition politique) sont chargés de commissions gouvernementales. A. Ruberwa est chargé de la commission politique, défense et sécurité

[2] Situé à 4 km de la frontière congolaise et à 20km de la capitale burundaise, Bujumbura.

[3] Groupe de rebelles burundais composé de Hutu extrémistes dont l’objectif reste de reprendre le contrôle du Burundi par la force. Il est dirigé par Agathon Rwasa

[4] 20 000 Congolais réfugiés au Burundi vivent dans trois sites de transit situés à quelques kilomètres de la frontière avec la RCD. Ils vont en être éloignés.

[5] Le HCR affirme avoir été, depuis deux moisen attente du feu vert des autorités burundaises pour effectuer le transfert des réfugiés sur un site plus éloigné. Cette affaire réveille un bien mauvais souvenir : l’installation des réfugiés Hutu rwandais au Zaïre à proximité de la frontière rwandaise en 1994

[6] Selon les déclarations du ministre burundais des Relations extérieures, ce dernier se trouverait en RDC, dans un village du Sud-Kivu « que nous avons localisé, et nous savons le nom d’emprunt qu’il utilise ». Le 17/08, le Burundi a lancé un mandat d’arrêt international contre Habimana (ainsi que contre le dirigeant des FNL, Agathon Rwasa). Quel meilleur moyen de faire changer de village et de nom d’emprunt celui qu’on cherche à faire arrêter que de lui faire savoir ce que l’on sait de ses déguisements ?

[7] 7. Les ex-FAR et Interahamwe, ou assimilés, regroupés dans les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR)

[8] Un massacre au Burundi menace les processus de paix dans les Grands Lacs, Jean-Philippe Rémy

[9] milices congolaises paramilitaires opérant dans les rangs du gouvernement et dans ceux de rébellions, aujourd’hui l’une des huit composantes de la transition congolaise

[10] Le général Félix Buja Mabe, nommé à ce poste lors des événements de Bukavu, ne bénéficie pas de la confiance des Banyamulenge

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