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Imbroglio sous les décombres (III)

Gatumba en quête de vérité

Publié le 1er octobre 2004 par Sharon Courtoux

Près de 200 réfugiés, des Banyamulenge de nationalité congolaise (ces derniers sont des Tutsi), ont été massacrés dans le camp de Gatumba, au Burundi, le 13 août dernier. Les seules victimes de la tuerie appartenant à d’autres groupes identitaires partageaient l’abri de ces derniers, qui ont été visés comme tels.

Une enquête préliminaire [1] destinée à identifier les coupables de cette ignominie a été engagée par les Nations-unies.

Le 3 septembre, interrogé par la presse sur la probable implication de Maï Maï congolais et d’ex-FAR/Interahamwe rwandais signalée dans un communiqué de la MONUC le 30 août, le président du Conseil de sécurité [2] a déclaré que « toutes les indications continuaient d’aller dans cette direction. » (www.onu.org) La tuerie, revendiquée par les Forces Nationales de Libération (FNL, milices burundaises), ne serait pas attribuable à ce seul groupe.

Le 7 septembre, Human Rights Watch (HRW) annonce la publication d’un do- cument d’information, Gatumba : Crimes de guerre et agendas politiques, faisant suite aux investigations sur le massacre entreprises par l’association américaine (www.hrw.org). Ce document réfute la version attribuant le crime à « une coalition de Maï Maï congolais et d’“Interahamwe” ». HRW poursuit : « L’ONU devrait être particulièrement attentive à la façon dont il faut comprendre le massacre et aux mots choisis pour en parler », faisant référence à l’avis de nombreux observateurs selon qui il convient de qualifier ce crime d’acte de génocide. En le qualifiant de crime de guerre, HRW nous incite à poser la question : mais de quelle guerre s’agit-il ? L’association affirme par ailleurs qu’il ne convient pas d’« envenimer le débat ».

Deux rapports préliminaires ont été publiés, à la suite de celui de HRW, par des organisations qui ont également entrepris, dès le 14 août, des investiga- tions sur place et qui les y poursuivent. Il s’agit de l’Institut Pole (une ONG congolaise basée à Goma, dans l’est de la RDC) : Débats et manœuvres autour du massacre du camp de Gatumba : information ou interprétations ? Les agendas politiques assassinent une deuxième fois les morts de Gatumba (www.pole-institute.org), et de la Communauté Banyamulenge : Réactions de la Communauté Banyamulenge face au rapport de Human Rights Watch sur le génocide de Gatumba. (www.obsac.com).

Se fondant sur de nombreux faits et témoignages susceptibles d’être vérifiés, ces deux organisations tirent de leurs enquêtes d’autres conclusions : l’attaque a été menée par les divers éléments mentionnés par l’ONU et doit être qua- lifiée d’acte de génocide.

En écrivant : « Ceux qui sont soucieux de répondre avec promptitude et énergie à toute invocation de génocide, ne sont peut-être pas suffisamment conscients que les peurs des Tutsi de subir un génocide font écho, comme par un jeu de miroir, aux mêmes peurs, chez les Hutu, face à toute mesure qui pourrait être prise contre eux sous prétexte de lutter contre le génocide », HRW a indigné plus d’un lecteur. Contrairement à la priorité de HRW, qui semble être de « calmer le jeu », il nous paraît que seule la vérité pourrait y parvenir. On ne bâtit la paix, un vivre ensemble, que sur des fondations solides. Il serait désastreux que deux camps se retranchent et s’opposent sur une question aussi lourde de sens laissée sans réponse irréfutable.

C’est là, et pas ailleurs, que se situe le danger.

Le 13 septembre, devant le siège de l’ONU à Uvira (Sud-Kivu), des manifestants, protestant contre le projet de rapatriement des Banyamulenge, portaient des pancartes sur lesquelles était inscrit : « Uvira ville propre sans Banyamulenge ». Si la vérité ne peut à elle seule éteindre la haine, elle peut y participer.

On la doit aussi à ces manifestants.

[1] Dont le rapport final, non encore public, a été transmis au Conseil de sécurité le 13/09.

[2] Le représentant de l’Espagne, Juan Antonio Yanez-Bar uevo.

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