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Congo-Brazzaville

Les mauvais gages des banques françaises

Publié le 1er octobre 2004 par François-Xavier Verschave

Témoignage chrétien, Le Congo-Brazzaville sous haute pression (II).

Les mauvais gages des banques françaises, 16/09

(Henrik LINDELL) : « Le Congo-Brazzaville serait le pays le plus endetté au monde per capita. 70 % de ses habitants vivent au- dessous du seuil de pauvreté. […] Les régimes successifs de Denis Sassou Nguesso et Pascal Lissouba (1992 à 1997) ont investi l’essentiel de leurs emprunts à tout, sauf à développer le pays, par exemple à faire la guerre. [… Selon] Global Witness […], 250 millions de dollars disparaissent chaque année sans explication. Soit un tiers des revenus dégagés du pétrole. […] Pourquoi certains créanciers persistent-ils à prêter de l’argent à un État dont tout le monde sait qu’il est surendetté. [...] La partie publique [de la dette], due à des pays ou à des institutions officielles, est la plus connue : un peu plus de 6 milliards d’euros [...].

Le vrai problème, [… c’est] le déficit [… creusé par] la dette dite privée [...], officiellement estimée à 1,1 milliards d’euros. Les créances privées ont trois spécificités : [...] elles sont difficiles à faire annuler, les acteurs privés ne donnant pas dans la charité. [...] L’emprunt privé n’est pas soumis à des conditions pour son utilisation. [...] Mais sa plus grande originalité réside dans la sécurité qu’elle offre aux créanciers. Il s’agit en effet, dans la majorité des cas, d’emprunts gagés sur la vente future de pétrole. [...]

Sassou et Lissouba y ont eu un recours massif. Leur premier créancier fut [...] Elf [...], qui prêtait de l’argent via sa propre banque Fiba en pratiquant un taux d’intérêt très élevé. [...] Ces dettes [...] servent à financer n’importe quoi : [...] un hôtel particulier à Paris, [...] des achats d’armes [...]. D’après le FMI, 75 % des emprunts contractés entre 1995 et 2000 étaient gagés sur le pétrole ! [...] Le FMI proscrit formellement cette pratique. Depuis 2001, les autorités promettent de ne plus y avoir aucun recours.

Mais les créanciers privés ne peuvent qu’inciter les autorités à s’endetter ainsi. Grâce aux livraisons de pétrole [...] sur le marché mondial [...], ils sont sûrs d’être payés. [...] Les plus grands créanciers sont… nos bonnes vieilles banques françaises. Les noms de BNP-Paribas et Société générale reviennent systématiquement. L’État congolais [...] doit, selon nos calculs, au moins 400 millions d’euros à nos banques ! [...]

La Société générale et BNP-Paribas n’ont cependant pas transféré l’argent prêté [...] au gouvernement, mais à la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC), [...] fondée en 1998 grâce à un crédit de la Banque mondiale [...]. L’argent s’est-il évaporé ? Certains n’hésitent pas à faire le lien, familial, entre le PDG, Bruno Itoua, et celui qui l’a nommé, le président Sassou. En novembre 2003, un journaliste du courageux hebdomadaire congolais L’Observateur a fait allusion à la “famille” [...] en insistant sur le gaspillage et le salaire d’Itoua (115 0000 euros par mois). [...] L’hebdomadaire a été condamné à une très lourde amende qui menace son existence. Et pourtant, la réalité est là : le président Sassou pratique le népotisme à outrance. Les secteurs-clés de l’économie sont dirigés par les membres de sa famille . [1][...]

Des membres de l’administration congolaise, remontés contre une “gestion trop familiale”, nous ont donné des documents surprenants. [...] Une lettre rédigée par les services juridiques de BNP-Paribas [...] concerne deux “prépaiements d’exportation de pétrole brut”. Le premier, en faveur de la SNPC, en juillet 2002, porte sur 70 millions de dollars. Le deuxième, signé en septembre 2002, s’élève à 80 millions de dollars. [...] Dans la lettre […], il est demandé à son destinataire, un huissier de justice, “de veiller particulièrement à ce que ces documents restent confidentiels et de rappeler à vos clients le devoir de discrétion qui leur incombe”. […]

Autre exemple. Un prêt a été accordé à la SNPC en juin 2000 via l’intermédiaire de la Société générale, [… pour] la coquette somme de 200 millions de dollars. […] La banque et le prêteur [dont le journaliste n’a pas obtenu le nom] ont touché plus de 6 millions de dollars […] pour quelques exercices d’écriture ! La Société générale possède cependant ses propres créances à l’égard du Congo. Selon Global Witness, elle aurait prêté 233 millions de dollars contre des revenus pétroliers en 2002 [… et], la même année, […] aurait aussi accepté de renégocier un autre emprunt de 250 millions de dollars. […] En 2002, année électorale, […] l’élection avait été précédée par des dépenses faramineuses de communication. […]

Des chiffres publics concernant “l’affectation des produits nets 2002 des cargaisons SNCP”, on apprend que 88 millions de dollars sont allés au trésor public et 234 millions vers les banques (à peu près équi- tablement entre la Société générale, BNP-Paribas et [le trader] RMB-Vitol). 27 % pour l’État congolais, 73 % pour les banques : pas de commentaire ! […] Les dettes gagées sont remboursées. Les Congolais n’ont que leurs yeux pour pleurer. »

Pas besoin de commentaire, en effet ! Henrik Lindell est depuis 7 ans l’un des très rares journalistes à enquêter sur la “gestion” françafricaine du Congo-Brazzaville.

Les médias pro-Sassou ont très mal pris cet article : Lindell aurait été « victime d’une opération de désinformation bien montée au cours de son séjour au Congo ». L’encenseur Jean-Paul Pigasse dénonce, dans Les dépêches de Brazzaville (21/09), « la machination […] politique » « de hauts responsables de la hiérarchie catholique locale », qui ont eu le tort de demander que l’argent du pétrole aille dans le budget de l’État.

Il ajoute, dans une dénonciation en miroir (quand on sait les nettoyages ethniques déclenchés par Sassou), que ces responsables feraient preuve d’une « dérive ethniciste » qui inquiète le Vatican - où Pigasse, très proche de l’Opus Dei, a sûrement ses entrées. L’ethnicisme reconnaîtra les siens…

[1] Henrik Lindell détaille dans une infographie une partie de cette captation des ressources du pays par l’épouse, la fille Édith, épouse Bongo, les fils et les neveux. Sur Internet circule une liste interminable des entreprises et immeubles congolais que se serait appropriés la « famille ». Il faudrait vérifier un à un les éléments ainsi livrés, qui peuvent être vrais (la fortune du clan a de moins en moins de bornes) ou le fruit d’une manipulation, mêlant le vrai et le faux pour discréditer ceux qui utiliseraient cette liste sans précaution (le régime est de longue date accoutumé à ce genre de manipulation). À suivre…

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