Soudan et génocide

Publié le 1er octobre 2004 par François-Xavier Verschave, Sharon Courtoux
« C’était en juin 1994, je rencontrais Donald Steinberg, membre du National Security Council. [… Il] croyait en la réalité du génocide en cours contre les Rwandais tutsis mais se refusait à employer le terme. En effet, l’emploi du mot génocide aurait entraîné une obligation légale d’intervenir pour les États signataires de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (1948). […]

Juillet 2004 : le Congrès américain adopte à l’unanimité une résolution qualifiant les événements du Darfour de génocide. Le 9 septembre, le secrétaire d’État Colin Powell déclare à son tour,devant la commission des Affaires étrangères du Sénat américain, qu’un “génocide a eu lieu et pourrait encore se poursuivre au Darfour”.

En dix ans, du Rwanda au Soudan, ce qui a changé, c’est la perception par les États-Unis des menaces pesant sur leur sécurité nationale et leurs intérêts stratégiques. Et le régime soudanais, même s’il n’est pas en tête, figure en bonne place sur la liste des ennemis du pays dressée par l’administration Bush.

En dépit de son opportunisme politique évident, cette évolution de l’emploi du mot "génocide" pourrait néanmoins trouver sa légitimité dans une lecture scrupuleuse du droit pénal international : […] “l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux”.

Dans le cas du Darfour, les partisans de l’emploi du terme “génocide” affirment que l’action des milices "arabes" vise la destruction des tribus “africaines”. L’argumentation de cette thèse suppose l’existence d’un Soudan peuplé par les représentants de deux races : les Noirs et les Arabes. La notion de race, au sens biologique du terme, abandonnée depuis plusieurs décennies, opère ainsi un retour en force sous le prétexte de l’interprétation à la lettre d’une convention internationale sortie de son contexte historique. […]

La nécessité de réhabiliter la notion de race pour soutenir la thèse d’un génocide au Darfour n’est pas le seul point de faiblesse de la démonstration. Les manifestations publiques de l’intention de détruire un groupe humain ne sont pas plus évidentes que l’existence de races distinctes. Les discours de la dictature soudanaise et les lois du pays n’en portent pas trace.

En résumé, à supposer qu’elle soit réelle, l’intention de détruire un groupe humain n’est pas affichée et la définition du groupe de victimes impose l’usage d’une catégorie invalidée, à juste titre, depuis de nombreuses années.

Cependant, il faut admettre que la thèse du génocide au Darfour, même si elle ne s’impose pas à tous, rencontre un véritable succès au sein des organisations de défense des droits de l’homme et des organismes humanitaires. Le moteur de cet engouement est, sur le fond, d’une nature tout aussi politique que le vote unanime du Congrès américain. La formule consacrée pour définir ce projet politique auquel il nous est proposé d’adhérer est le droit d’ingérence en réaction à des violations graves et massives des droits de l’homme.

Pour les partisans de la construction de ce nouvel ordre international fondé sur la promotion volontariste des droits de l’homme, les armes à la main si nécessaire, les progrès ne sont pas suffisamment rapides en raison de l’inertie des grandes puissances, qui s’illustre dans le fonctionnement actuel du Conseil de sécurité des Nations unies.

En réponse à cette mobilisation insuffisante, la qualification de crime des crimes, le génocide, offre un avantage certain. Parmi les violations graves des droits de l’homme, le génocide est la qualification qui induit le plus clairement une obligation d’intervention, non seulement a posteriori pour réprimer mais avant ou pendant le déroulement des événements pour les prévenir ou y mettre un terme. […] L’effet escompté [… est] une imposition du droit, par la force si besoin […].

Notons au passage que pour soutenir cette thèse il faut créditer les membres permanents du Conseil de sécurité de la volonté et du pouvoir de mettre fin aux crimes les plus graves sur l’ensemble de la planète. En gardant à l’esprit la liste des membres permanents du Conseil de sécurité, l’histoire contemporaine de ces pays (Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni et Russie), la fréquence et la complexité des conflits où les violations des droits de l’homme sont majeures, la naïveté d’une telle croyance ne finit plus d’étonner.

Et, à l’heure où le monde entier prend conscience de l’ampleur des tortures pratiquées dans les prisons américaines en Irak et de la gravité des crimes perpétrés par l’armée russe en Tchétchénie, la tentation est forte de voir dans cette prise de position non seulement de la naïveté, mais aussi une bonne dose de cynisme.

L’indépendance est essentielle au secouriste humanitaire pour être perçu par les belligérants comme ne participant pas aux hostilités. Le respect de ce principe impose de ne pas faire siens les projets visant à l’établissement d’un nouvel ordre politique international et de concentrer son action sur la mise en œuvre de secours impartiaux. Mais le rappel des principes ne suffit pas toujours à emporter l’adhésion face à la tentation de s’engager dans la construction d’un autre monde, toujours présenté comme meilleur par définition. L’examen attentif des arguments en faveur du droit d’ingérence et le bilan des interventions militaires internationales contemporaines devraient achever de nous convaincre de nous garder de suivre ce chemin. »

(Jean-Hervé BRADOL, président de Médecins sans frontières, contribution au Monde du 14/09).

Ceux qui parlent de « génocide » réhabilitent « la notion de race » ?

Nous citons assez longuement cette prise de position, parce qu’elle est importante, symptomatique d’une certaine idéologie française, et profondément scandaleuse.

Résumons avant de réfuter : ceux qui parlent de « génocide » réhabilitent « la notion de race » ; l’intention génocidaire n’est pas manifeste au Soudan puisqu’elle n’est pas affichée ; invoquer aujourd’hui les Conventions de Genève contre le génocide, militer pour que soit prévenu et sanctionné le crime des crimes ne peut relever que de la « naïveté » ou du « cynisme », au service des impérialismes...

Il serait tout à fait légitime de discuter de la validité de l’emploi du mot « génocide » pour qualifier ce qu’a entrepris le gouvernement soudanais au Darfour. Mais tel n’est pas le propos de Jean-Hervé Bradol, car il sait que sur ce point il a perdu d’avance : avec la définition du statut de la Cour pénale internationale, cette qualification ne fait pas de doute. Dans un article similaire (Alternatives internationales, 09/2004), le mentor de MSF, Rony Brauman, regrette, comme nous (Billets n° 125), la jurisprudence du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie qui a qualifié de « génocide » le massacre de Srebrenica - sans conteste un crime contre l’humanité, mais non pas un génocide au sens historique. Nous avons soutenu (Édito du n° 128) qu’il y a eu au Soudan intention de génocide, au sens plein, parce que les crimes contre l’humanité de Khartoum n’ont pas seulement fait des dizaines de milliers de victimes : les tribus visées, représentant plus d’un million de personnes, ont été systématiquement privées de tout moyen de survie dans leurs villages, obligées de fuir, dans le désert, le harcèlement continu des soudards (ce qui rappelle le génocide arménien), et le gouvernement soudanais a initialement refusé qu’on leur porte secours, ne cédant que devant l’indignation internationale.

Si l’on suit Jean-Hervé Bradol, la notion de race n’ayant aucun caractère scientifique (il a raison), il ne faut plus parler de génocide, car le mot même renvoie juridiquement et étymologiquement (par sa racine grecque genos) à cette notion dépassée. Oui, il n’y a pas de race arménienne, juive ou tutsi.

Ceux qui parlent du génocide des Arméniens, des Juifs ou des Tutsi seraient donc des charlatans, des propagandistes de Gobineau ? C’est nier par un sophisme les terrifiantes leçons du XXe siècle que de renvoyer l’expérience et la condamnation du génocide à la raciologie : ce qui est en question, c’est la capacité d’un État criminel (cf.l’ouvrage de référence d’Yves Ternon, L’État criminel, Le Seuil, 1995) de désigner un groupe humain comme bouc émissaire, en travaillant les clivages et pulsions identitaires, puis de lâcher sur lui les exterminateurs (ingénieurs des chambres à gaz ou milices déshumanisées).

Cela n’est pas du tout dépassé

Le droit international a trouvé un nouvel élan après 1945 dans le refus de la monstruosité. Les Conventions de Genève nous ont défini en humanité, nous chargeant collectivement de défendre ses frontières, de refuser ce qui la nie et tue même la parole - le crime contre l’humanité, dont le génocide est le paroxysme. Jean-Hervé Bradol nous dit que cet élan et cette mobilisations sont obsolètes, qu’elles relèvent d’un schéma intellectuel « invalidé ». Selon nous, au contraire, les Conventions de 1948 sont une révolution, longtemps attendue, encore inachevée. Et d’abord un bouleversement des priorités : le refus du génocide surplombe toutes les considérations stratégiques. Et c’est pourquoi tant de stratèges, à commencer par les militaires, s’échinent à vouloir le « mettre entre parenthèses ». La stratégie humanitaire rejoindrait-elle la militaire ?

N’insistons pas sur l’équation : l’intention génocidaire n’est assurée que si elle est affichée dans les discours et les lois ! Bradol n’a-t-il jamais rien lu sur la question, ne sait-il pas que le projet génocidaire organise systématiquement sa propre négation ? Dans le cas soudanais, l’instrumentalisation par le gouvernement central de milices tribales chargées du nettoyage ethnique est démontrée depuis plus de dix ans. L’élimination des tribus gênantes est une politique constante, qui a cette fois étalé sa systématicité. L’intention génocidaire existe chaque fois (Khartoum pense comme Mitterrand : dans ces contrées ténébreuses, « un génocide, ce n’est pas trop important »), mais elle reste inachevée à cause des réactions internationales forçant le passage des humanitaires. Ce scénario répété a tout de même fait déjà plus de deux millions de morts au Soudan - tandis que le régime utilise la pression humanitaire comme un moyen de chantage et une source de profit.

Laisser entendre qu’une proposition est fausse dès lors qu’elle est reprise par les Américains est un argument assez pauvre. On peut dénoncer avec la plus grande vigueur l’impérialisme américain en Irak, s’indigner avec Bradol des méthodes de torture pratiquées là-bas, sans penser que les milliers de témoignages recueillis par des centaines de journalistes et d’enquêteurs associatifs ne sont que des mensonges. Ce sont d’ailleurs ces témoignages qui permettent aujourd’hui à MSF de soigner les rescapés du Darfour : si tant de « naïfs » n’avaient pas hurlé leur indignation, les humanitaires attendraient encore leurs visas…

Derrière tout cela, il y a deux combats idéologiques. Nous l’avons déjà dit (Édito du n° 128), la « neutralité » pragmatique du « secouriste humanitaire » peut se justifier, tel un scaphandre qui lui permet d’aller sauver des vies. Et il faut saluer ceux qui s’y dévouent. Mais qu’est-ce qui autorise la plus célèbre des ONG d’urgence à vouloir transformer cette contrainte, ce « principe » d’action, en « principes » de “pensée” politique ?

Le désastre est assuré (voir aussi, dans Billets n° 120, un propos de J.H. Bradol sur le Liberia). Admettons que MSF n’insulte pas le régime raciste soudanais. Mais elle pourrait s’épargner de servir la dialectique mensongère de Khartoum et d’en camoufler l’ignominie, en bonne intelligence avec la politique française - qui se sert de la prise de position de MSF pour justifier son amical dialogue avec le régime soudanais.

Le président de Médecins sans frontières (pas forcément suivi par toutes les sections nationales de MSF) dénonce le « droit d’ingérence », un concept ambigu, donc dangereux, promu par Bernard Kouchner, fondateur de MSF et ennemi “historique” de Rony Brauman. Il y a matière à débat. Mais au-delà, c’est la perspective même d’une justice pénale internationale qui est traitée par le mépris, assimilée aux impérialismes -alors que les États-Unis, la Chine et la Russie de Poutine refusent la Cour pénale internationale. Rony Brauman, dans l’article parallèle d’Alternatives internationales, feint de croire que toute sanction se résume aux canonnières coloniales : il existe des sanctions moins violentes et dissuasives, comme débrancher la pompe à pétrole et à finances. Jean-Hervé Bradol oublie, ou feint d’oublier, que jamais aucune justice n’est née impartiale. Mais elle élabore des mots et des règles qui finissent par se retourner contre l’arbitraire. Le choix est entre ni loi ni justice, et la construction progressive d’une justice imparfaite. MSF ne nous laisse que le premier choix, au nom d’une « neutralité » qui permet, non pas accidentellement, mais structurellement, de soigner les rescapés au milieu des bourreaux. Certains appellent ça du « réalisme ». La mémoire de l’humanité s’insurge contre ce choix.

François-Verschave

« [La] qualification de génocide n’a été reprise ni par le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, ni par Jan Pronk, le représentant spécial pour le Soudan, dans son rapport sur la situation, ni par Médecins sans frontières, ni par moi quand je me suis rendu sur place en juin. Maintenant, il est évident que le Darfour est le théâtre d’une crise humanitaire importante [sic] et de violations massives et graves des droits de l’Homme. Nous soutenons l’idée d’une enquête précise de l’ONU. »

(Renaud MUSELIER, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, interrogé par Le Figaro du 16/09)

L’idée est bonne, sa mise à exécution urgente. Allez, Monsieur Muselier, un peu plus de nerf. Une bonne idée se défend bec et ongles.

Sharon Courtoux

« C’était une erreur, car il ne fallait imposer des sanctions contre le Soudan que s’il n’y avait aucun autre moyen de persuasion. » (Jan PRONK, envoyé spécial de l’ONU au Soudan, concernant les sanctions pétrolières. xinhuanet.com du 20/09).

L’expérience, de Jan Pronk comme celle de tout le monde, prouve qu’il n’y a aucun autre « moyen de persuasion » que des sanctions. Pendant les travaux humanitaires, le magasin des recettes écœurantes reste ouvert.

Sharon Courtoux

« Les Djandjawids, les milices arabes, continuent les exactions, mais il y a déjà eu une évolution considérable de la situation notamment pour faciliter l’accès aux organisations humanitaires. Il est cependant indispensable que le gouvernement soudanais fasse des efforts pour désarmer ces groupes et que l’Union africaine accentue son travail pour surveiller ce processus. Le gouvernement soudanais semble décidé à faire quelque chose [quelque chose ?]. À nous de les aider. La paix ne peut se fairequ’avec nos interlocuteurs soudanais. » (Idem)

« Aider le gouvernement soudanais » ? Des sanctions leur viendraient en aide très efficacement. Nous sommes interloqués, M. le ministre, que l’on “Interlocute” avec un gang de criminels contre l’humanité.

Sharon Courtoux

« Plusieurs ministres français se sont déjà rendus à Khartoum et dans le Darfour pour trouver une solution à la crise. Sur le volet humanitaire […], les soldats des éléments français du Tchad ont été mobilisés. […] Cet automne, dès la fin de la saison des pluies [le ministre a perdu son parapluie], je retournerai au Darfour pour faire un état des lieux et savoir si la mobilisation internationale a permis d’éviter un drame humanitaire. [Trop tard, Monsieur le ministre !] Il est urgent d’accroître la sécurité autour des camps de réfugiés pour rétablir la confiance et organiser le retour des gens dans les villages. » (Idem)

La sécurité ne règne pas autour des camps. Y régnerait-elle en raison de la présence de forces étrangères qu’elle ne régnerait pas pour autant dans les villages d’où viennent les occupants de ces camps. Outre ces derniers (difficiles à approcher en raison des menaces qui pèsent sur ceux qui témoignent : plusieurs qui l’ont fait ont définitivement disparu), interrogez les organisations qui ont enquêté sur la situation, M. le ministre. Elles n’ont pas plus confiance en la parole de vos « inter- locuteurs » que les villageois privés de village. La France a voté la résolution 1564 (www.un.org) du Conseil de sécurité le 18 septembre. Si l’ambassadeur de France à l’ONU, Jean-Marc de la Sablière, s’est exprimé dans ce sens, c’est qu’il en a reçu l’ordre du plus haut niveau de l’État. Nous voudrions pouvoir compter sur vous pour muscler la détermination de cette cime.

Sharon Courtoux

Vous venez de lire un article du mensuel Billets d'Afrique 129 - Octobre 2004. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez vous:
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