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Ils ont dit

Thierry Prungnaud, adjudant-chef du GIGN, sur la France au Rwanda

Publié le 1er mai 2005 par François-Xavier Verschave

Interview de Thierry Prungnaud, adjudant-chef du GIGN (Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale), présent en 1992 et 1994 au Rwanda, par Laure de Vulpian, le 22/04/2005 sur France Culture (journaux de 8 h, 13 h et 18 h).

(Les commentaires de Laure de Vulpian ont été résumés entre [ ]).

[Thierry Prungnaud était en 1992 au Rwanda pour y former le GISGP, Groupe d’intervention et de sécurité de la Garde Présidentielle, calqué sur le GIGN français.]

- T.P. (Thierry Prungnaud) : On a recruté cent cinquante militaires et gendarmes qui ont été testés physiquement et on en a recruté trente qu’on a formés quatre mois.

- L.V. (Laure de Vulpian) : À quoi servaient ces gardes présidentiels ?

- T.P. : Principalement à la sécurité du président et son accompagnement dans tous les voyages officiels à droite à gauche dans le pays et à l’étranger. [Laure de Vulpian rappelle le contexte du Rwanda en 1992, le retour en force des exilés tutsi depuis 1990. Thierry Prungnaud, dit-elle, a constaté a posteriori qu’il a lui-même formé les tueurs de la Garde présidentielle.]

- T.P. : Malheureusement oui. Mais bon, j’ai fait mon boulot de militaire comme on me l’a demandé. Et sans savoir ce qui allait se passer après, forcément. J’ai eu des renseignements comme quoi les gars que j’avais formés avaient effectivement participé aux massacres. Ça, ça fait drôle. Oui.

- L.V. : Est-ce que cette garde présidentielle était comme un escadron de la mort, finalement, au moment du génocide ?

- T.P. : Oui, oui, parce qu’ils étaient entraînés, mais vraiment bien entraînés et je pense qu’ils ont dû massacrer un maximum de personnes. Oui. Ils étaient craints d’ailleurs. La Garde présidentielle, le groupe d’intervention principalement, était très craint parce qu’ils avaient été entraînés par les Français et bien entraînés. Les gens savaient exactement de quoi ils étaient capables. [Plusieurs mois après son retour en France, Thierry Prungnaud est convoqué pour un debriefing.]
- T.P. : Un général m’a demandé ce que j’avais vu, ce que j’avais fait, ce qu’on avait fait, et lorsque je lui ai dit que j’avais récupéré une liste d’une cinquantaine de noms de notables et autres qui avaient participé ou organisé des massacres, il m’a dit : “Écoutez vous oubliez tout, vous ne vous rappelez de rien”, voilà.

- L.V. : Ça voulait dire quoi ?

- T.P. : Il fallait que je ferme ma gueule, quoi. [C’était] un général du ministère de la Défense. Et il m’a bien précisé que je devais tout oublier. [En formant la Garde présidentielle, Thierry Prungnaud a été témoin de l’entraînement de milices civiles par d’autres Français.]
- T.P. : Il y a des formations qui avaient également été faites sur des mercenaires civils à l’occasion d’entraînements que j’effectuais avec mes stagiaires, où j’ai vu des militaires français former des civils miliciens rwandais en 1992 au tir. Bon, ça c’est fait plusieurs fois, mais la seule fois où je les ai vus, il y avait peut être une trentaine de miliciens qui étaient formés au tir dans le parc de l’Akagera.

- L.V. : C’est un endroit assez isolé...

- T.P. : Effectivement oui, qui était même interdit d’ailleurs, parce qu’il était piégé. C’est un endroit qui était interdit aux touristes et aux militaires.

- L.V. : Là, vous êtes formel. Des Français formaient des miliciens en 1992 ?

- T.P. : Je suis formel oui. Catégorique ! L.V. : Vous l’avez vu de vos yeux vu et vous n’avez pas d’autres preuves que ça.

- T.P. : Non. Je les ai vus c’est tout. Je ne peux pas en dire plus.

- L.V. : Les milices existaient déjà ?

- T.P. : Apparemment, puisque c’étaient des civils qui étaient formés. Donc, c’étaient forcément des miliciens. Les militaires sont tous en treillis là-bas. C’étaient des civils.

- L.V. : Ces militaires français, c’étaient qui ? De quelles armes ?

- T.P. : Je pense que c’étaient des gens du 1er RPIMa puisque c’était l’unité qui était là-bas. Donc c’étaient eux qui les formaient.

- L.V. : Ça, la France l’a toujours nié.

- T.P. : Bien sûr. Comme beaucoup de choses d’ailleurs. Mais bon, moi j’affirme : c’étaient des militaires français qui ont formé des miliciens rwandais.

- L.V. : Et ça c’est prolongé, vous pensez ? T.P. : Je pense, oui. Je pense, je ne me suis pas penché sur la question en 1992 puisque je n’étais pas du tout au courant de ce qui se tramait dans le pays. Moi, j’étais là pour une formation. Je pense que ça a dû durer, durer peut être jusqu’en 1994. Je ne sais pas, probablement.

- L.V. : Ça vous a choqué sur le moment quand vous avez vu ça, ou pas ?

- T.P. : Pas du tout, non. Je voyais des militaires français qui formaient des civils : c’est bien, ils leur apprennent à tirer. Je ne savais pas du tout la finalité du truc. Donc, ça me paraissait normal. [En 1994, l’adjudant chef Thierry Prungnaud revient au Rwanda au sein de l’opération Turquoise. Il fait partie du COS, Commandement des opérations spéciales.]
- T.P. : La mission, au départ, c’était d’intervenir sur des massacres soi-disant de Hutu qui seraient massacrés par des Tutsi, et rendus sur place on s’est rendu compte au bout d’une quinzaine de jours que ce n’était pas du tout ça, que c’était complètement l’inverse, que c’étaient les Hutu qui zigouillaient les Tutsi.

- L.V. : Qui vous avait donné cette formation de base ?

- T.P. : Ben, la formation de base venait de la France en fait, de mon patron, mais bon, je pense qu’il ne savait pas du tout ce qui se passait en Afrique. Maintenant, au niveau gouvernemental, je ne sais pas. Je ne sais pas du tout. L.V. : Vous, vous pensez que le commandant Favier ne savait pas ?

- T.P. : Lui, il ne savait pas non, il savait qu’il y avait un génocide, mais il était comme nous, il pensait que c’était un génocide perpétré par les Tutsi sur les Hutu, comme nous, mais en fait c’était pas ça.

- L.V. : Curieuse inversion de la réalité. [Suit un rappel du contexte de lancement de l’opération Turquoise. Prungnaud et son groupe s’installent à Kaduha. Que faisaient-ils à ce moment là ?]

- T.P. : On regardait, on voyait les gens tous les soirs qui se tiraient dessus, on disait bon, tiens c’est les Tutsi qui zigouillent les Hutu. On avait ordre de ne pas bouger, de ne rien faire, surtout pas bouger, de rien faire.

- L.V. : Alors donc, au bout de quinze jours qu’est-ce qui se passe ?

- T.P. : Alors, tous les jours, on partait avec différentes unités. En l’occurrence, c’était le 13ème RDP. On allait interviewer les gens à droite et à gauche et les gens nous parlaient d’une vallée, Bisesero, où il y aurait des rebelles tutsi armés jusqu’aux dents. Puis un jour on a désobéi.

- L.V. : Pourquoi, c’était quoi les ordres ?

- T.P. : Les ordres de notre propre chef, c’était de ne surtout pas aller là-bas.

- L.V. : C’était qui votre chef ?

- T.P. : Le commandant Marin-Gillier. Il nous avait interdit absolument d’aller là-bas. Et nous on a décidé d’y aller.

- L.V. : Qui ?

- T.P. : Eh bien, les copains du 13ème RDP. Je ne vais pas citer de noms. On s’est concertés et on s’est dit : “Demain, on va à Bisesero”. Et c’est là qu’on a découvert le pot aux roses En fait, c’est une vallée où 10 000 victimes avaient été tuées. Il en restait 800 dans un état lamentable qu’on a évacués par hélicoptères à l’antenne médicale de Goma. C’était lamentable, lamentable. Là, on s’est rendu compte qu’en fait c’était pas du tout les Tutsi qui tuaient les Hutu, c’étaient les Hutu qui tuaient les Tutsi, qui les massacraient carrément, massacraient tous les jours, tous les jours, tous les jours.

- L.V. : Ils étaient armés ?

- T.P. : Les Tutsi ? Pas du tout ils avaient de pauvres sagaies, ils avaient des cailloux, voilà. Par contre les autres, en face, ils avaient ce qu’ils voulaient. Ils avaient explosifs, munitions, grenades, enfin la totale.

- L.V. : Alors une fois que vous découvrez ça, qu’est-ce que vous faites ?

- T.P. : Là, on a rendu compte au patron du COS, le colonel Rosier. Il est venu immédiatement. Il s’est rendu compte de la situation. On a posté différents personnels tout le tour pour protéger les gens parce que les miliciens s’étaient postés au dessus dans les collines pour continuer le travail, pour continuer à les zigouiller et on a passé la nuit avec eux pour les protéger. Et le lendemain on a passé le bébé au 6ème REG, qui est venu nous remplacer, et on est reparti après pour d’autres missions humanitaires et ainsi de suite.

Nous citons in extenso ce témoignage qui est l’une des toutes premières infractions publiques à l’omertà sur les complicités françaises dans le génocide de 1994. La Commission d’enquête citoyenne (CEC) le scrutera dans les détails, dont certains sont peut-être imprécis ou inexacts (s’agissant notamment de l’opération Turquoise) - ce qui peut se comprendre de la part d’un acteur de terrain ne disposant pas de toutes les informations de contexte. Mais le sous-officier apporte deux confirmations d’une extrême importance : des soldats français ont formé les miliciens du génocide, un point ultra-sensible que la Mission d’information parlementaire s’est obstinée à nier et sur lequel la CEC a apporté de nouveaux témoignages et précisions (cf. L’horreur qui nous prend au visage, Karthala, 2005, p. 28-39, 163-166, 253-255) ; la hiérarchie militaire avait intoxiqué les soldats de Turquoise en leur expliquant que les génocidés étaient les génocidaires, et vice-versa. Ce témoignage peut être lu au premier degré, comme celui d’un homme qui ne supporte plus la part de crime qu’on impute à lui-même et à son groupe. Cela n’exclut pas un second degré : certains militaires en ont sans doute assez que les plus hauts responsables français de cette complicité de génocide continuent de nier toute responsabilité, reportant ainsi sur les exécutants l’appui incontestable de l’armée française aux génocidaires. En ce cas, le témoignage de Thierry Prungnaud ne serait pas celui d’un élément isolé. Dans les deux cas, l’on peut penser que le déballage ne fait que commencer. Enfin !

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