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Algérie : SALVES - Le Club des pins plus “loin” que le Tibesti

Publié le 1er juin 2005

C’est en décembre 2002 qu’Amara Saïfi, cet ex-officier du DRS présumé déserteur de l’armée algérienne, a commencé à défrayer les chroniques internationales par le rapt de 32 touristes européens. L’aventure s’est soldée par 5 mois de captivité pour les otages, la mort d’une Allemande des suites d’une insolation et la libération des autres contre rançon de 5 millions d’euros. Les « déserteurs de l’armée algérienne » qui ont ensanglanté la décennie 1990, et les « déserteurs de l’armée française » qui tiennent depuis l’Algérie sous le joug de la tyrannie ont cela de semblable qu’ils n’ont de « déserteurs » que le nom. Dans les faits, ils n’ont sans doute jamais quitté leurs anciennes affectations. Car l’itinéraire d’Amara Saïfi, alias Abderrakaz El-Para, est cousu de fil blanc tant son œuvre a servi sans défaillance les intérêts de l’oligarchie politico-militaire. Après avoir sévi une décennie durant dans le Nord-est du pays où il s’est illustré dans le racket et le sabotage de l’économie locale en symbiose avec l’antenne du DRS à Tébessa, il a migré dans le Sud où son épopée a justifié le maintien du Sahara comme zone d’exclusion pour les Algériens et suscité l’afflux de bases américaines au motif de préserver cette région des velléités expansionnistes de la nébuleuse Al-Qaïda. Réputé bras droit d’Oussama Ben-Laden en Afrique (l’équivalent d’Abou Moussab Al-Zarkaoui pour l’Irak), son aventure s’est achevée lorsqu’il est tombé entre les mains de la résistance tchadienne. Après avoir claironné que l’Amérique cherchera les terroristes partout où ils se trouvent (rappelons qu’Al-Qaïda a fait plus de 3 000 victimes le 11 septembre), le porte-parole du département d’État américain, Richard Boucher, affirmait qu’El-Para « doit être remis aux autorités algériennes ». Après 8 mois de rocambolesques tribulations - impliquant services secrets algériens, armée libyenne, intelligence allemande, administration américaine -, l’on apprenait par communiqué du ministère de l’Intérieur que « dans le cadre de la coopération algéro-libyenne en matière de sécurité et de lutte antiterroriste, le dénommé Amar Saïfi, dit Abderrezak El-Para, a été extradé le mercredi 27 octobre 2004 par les autorités libyennes et remis à la police judiciaire algérienne ». L’embarras que causait l’affaire El-Para pour les protagonistes de cette manipulation criminelle à grande échelle (dans un pays maintenu en otage par une petite équipe de ravisseurs : Larbi Belkheir, Toufik Mediene, Mohamed Lamari) semblait en passe de se conclure. Remis aux autorités algériennes, il devenait clair en effet que son procès serait pipé. Mais l’on pouvait espérer en la vigilance de l’opinion internationale pour qu’un minimum de vérité sorte de cette ténébreuse affaire... Depuis, l’évocation d’El-Para est devenue rare dans les médias, sinon pour le dire favorable au projet de réconciliation de Bouteflika. Pour rassurer les candidats à la colonisation de l’Algérie, le terrorisme y était décrété soumis et les ultimes combattants de Dieu étaient dits en déshérence dans le maquis, prêts à négocier leur reddition. Jusqu’à ce que... depuis quelques mois, le terrorisme ait un regain de vigueur - coïncidant avec des rumeurs de luttes de clans parmi les décideurs (c’est une tradition). Aux côtés du GIA ressuscité, sévit toujours, dit-on, le nébuleux GSPC, dont le réputé redoutable Abderrazak El-Para devait passer en justice le 24 avril. Or, le jour de son procès, les journalistes venus en masse découvrir le visage d’Al-Qaïda en Afrique ont eu la surprise d’apprendre qu’en ce qui concernait la justice algérienne, le prévenu était toujours en fuite. « Où est passé Abderrezak El-Para ? », s’interroge le plus qu’informé Jeune Indépendant (25/04). Volatilisé dans les méandres du système politico-judico-pénitentiaire belkheirien. Après avoir rempli avec succès sa mission, Abderrazak El-Para aurait-il tout simplement rejoint ses quartiers dans l’un des chalets de luxe du Club des Pins, ce territoire qui échappe à la justice du second collège des algériens ? N’a-t-on pas réussi à le « convaincre » de corroborer publiquement la version officielle ? Ou bien, comme le suggère au détour d’une phrase Jean Ziegler  [1], aurait-il été fait « défunt », pour mettre fin à toute indiscrétion de sa part. En tout état de cause, tous les pays (l’Allemagne, les USA, la France, la Suisse...) qui tenaient tant à l’entendre pour connaître le sort de la rançon qui lui a été versée affichent dans cette affaire une discrétion qui défie l’entendement... Cette « disparition forcée » d’un genre inédit a provoqué la perplexité, y compris dans la presse algérienne - qui n’ira cependant pas au-delà du constat. « Amari Saïfi est toujours considéré comme non détenu. Cette mention est toujours portée devant le nom de l’accusé sur le rôle de la nouvelle session criminelle. Le procès du 13 juin prochain sera sûrement reporté [...]. Sera-t-il présent à l’audience ? » (Liberté, 24/05). La question mérite d’être posée. L’équipe d’Envoyé spécial et de Paris Match, qui a défié à l’été 2004 l’armée tchadienne d’Idriss Déby pour aller cueillir dans le Tibesti les confidences de ce « Ben-Laden du désert », aura-t-elle la même audace pour aller s’enquérir de son sort maintenant qu’il est tombé entre les mains de l’État algérien, l’une des plus efficaces organisations terroristes du moment ? La complicité de crime contre l’humanité peut prendre la forme tout ordinaire de déni d’information. En attendant, Mokhtar Benmokhtar a pris le relais d’El-Para avec les mêmes attributions : justifier la mainmise étrangère sur le Sahara, soit quelque 90 % du territoire de l’Algérie, et 98 % de ses ressources financières.

Lounis Aggoun

[1] L’Empire de la honte, Fayard, 2005, p. 76.

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