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Billets d'Afrique 138 - Juillet Aout 2005

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- Togo : ’Statu quo de la honte’
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Édito

Togo : ’Statu quo de la honte’

1er juillet 2005
ThèmesTogo

La reconduite de la dictature au Togo au printemps 2005 est l’un de ces événements dont l’Histoire se souviendra avec honte. C’est ainsi que Munich est devenu le symbole de la démission devant l’audace de l’arbitraire et le triste prélude de l’apocalypse.

L’ordre règne à Lomé. On a nettoyé la ville des centaines de cadavres que les balles ont couchés parmi ceux qui se sont permis de protester contre l’élection présidentielle scandaleusement frauduleuse du 24 avril. On fait régner la terreur dans une population qui a massivement dit son rejet d’un régime imposé par la force. Des dizaines de milliers de Togolais prennent le chemin de l’exil et cet exode ne cesse pas.

Comme si de rien n’était, on a constitué un gouvernement dirigé par Edem Kodjo, vieux cheval de retour « modéré », c’est-à-dire opportuniste, qui connaît mieux les couloirs des institutions internationales que les quartiers pauvres de Lomé. Sur les 29 membres, 23 appartiennent au RPT (parti de la dictature), 2 au parti d’Edem Kodjo, les quatre derniers à des groupes « ralliés ». Le frère de Faure, Kpatcha Gnassingbé, est ministre délégué à la Défense, après avoir été l’écumeur du port de Lomé. Les deux piliers du régime, les armes et le fric, sont bien tenus par le clan. Un tortionnaire notoire fait également partie de cette fine équipe dite « d’union nationale ». Rappelons que Faure Gnassingbé a refusé tout accord sur un gouvernement de transition accepté par la coalition de l’opposition, qui montrait là son désir d’accommodement, puisque, suivant le droit, l’élection frauduleuse aurait dû être annulée.

Edem Kodjo était à Bruxelles le 22 juin pour tâcher de convaincre l’Union Européenne que la plupart des 22 engagements pris par le Togo en avril 2004 afin de régulariser le “déficit démocratique” du pays « ont reçu des mises en exécution tout à fait remarquables » depuis l’arrivée au pouvoir de Faure Gnassingbé Eyadéma. Tel que. Mais, s’il suffit de le dire, pourquoi se priver. Il demande en conséquence la levée des sanctions économiques prises par l’U.E. depuis 1993. Ces sanctions ne s’appliquent pas aux programmes d’appui décentralisé au bénéfice direct des populations. Selon Comi Toulabor, directeur de recherche à la Fondation nationale des sciences politiques de Bordeaux, interviewé par Le Soir de Bruxelles, « le gouvernement d’Edem Kodjo n’est qu’une façade ». Concernant la reprise du financement centralisé, il est plutôt en faveur du statu quo. « Cet argent-là, c’est pour faire la fête ! Si l’UE accepte, une tranche de ce montant partira en France pour financer les partis politiques pro-régime tandis qu’une autre sera investie dans les paradis fiscaux. À la fin, il ne restera plus rien pour les Togolais. »

Les centaines de Togolais qui ont manifesté et sont morts pour défendre leurs droits de citoyens, notamment de choisir leurs gouvernants, se sont donc sacrifiés en vain si on laisse faire. Le régime dictatorial, violent et corrompu qui opprime le Togo depuis 1967 sous la férule de l’ex-sergent de l’armée française Eyadéma a été reconduit dans la violence et dans la lâche indifférence de ce qu’on appelle l’opinion internationale, c’est-à-dire les médias et les gouvernements des pays influents. La France, qui arme, forme et conseille l’armée togolaise, avait des moyens de pression suffisants pour que soit respecté le choix du peuple togolais. Sa complicité avec la dictature ne fait aucun doute. Quels tortueux cheminements de la corruption, quels inavouables intérêts étaient en jeu pour qu’on proclame, contre l’honneur et contre l’évidence que Faure Gnassingbé était un bien pour le Togo ?

Dans bien d’autres pays d’Afrique sous influence française se préparent de pareilles forfaitures. Au Tchad une parodie de referendum a permis de changer la constitution pour permettre à Déby de rester au pouvoir. Au Gabon une parodie de consultation électorale va pérenniser le règne de Bongo. Assis sur le pillage du pétrole et du bois et sur les puissantes connivences qui en découlent, ces pouvoirs sont inexpugnables. L’inévitable passage de témoin, au terme inéluctable de la sénilité, est effectué grossièrement avec un clone issu du clan pour assurer la reconduction d’un système mafieux trop profondément enraciné.

Contrairement à ce que la propagande veut nous faire croire, rien n’a changé dans le système françafricain. Le Togo en a fourni une aveuglante et caricaturale démonstration. Les monstres qu’étaient les dictatures fascistes en Europe n’ont pu sombrer que dans l’anéantissement de pays entiers, le ravage universel. Que tout disparaisse avec moi ! Une telle apocalypse n’est pas inéluctable dans le cas des tyrannies tiers-mondistes, qui ne sont pas issues du peuple mais qui lui ont été imposées, à condition que les valeurs proclamées par les États de tutelle ne soient pas solubles dans l’indifférence des citoyens et des médias.

Odile Tobner

Pour la première fois Billets paraît sans la signature du maître d’œuvre, François-Xavier Verschave. Toutes nos pensées vont vers lui, dans la lutte qu’il mène contre la maladie et vers sa famille qui l’assiste. Nous saluons leur courage.

Le comité de rédaction


138 - Juillet Aout 2005
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