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Burundi, Rwanda : ’L’ombre des Collines’

Publié le 1er juillet 2005

Au Burundi, avec discrétion, vient de se jouer dans les collines du nord de Ngozi une partie dont le simple récit témoigne bien de la complexité des relations politiques aux Grands Lacs.

D’abord les faits. Depuis plusieurs mois, des groupes rwandais hutus de la région de Butare franchissent la frontière pour se réfugier sur le territoire burundais. Il ne s’agit pas de l’exode massif d’un peuple, mais plutôt de petites communautés villageoises alertées par des rumeurs faisant état de persécutions qui les viseraient, dans l’ombre des juridictions Gacaca.

Depuis février, ils ont ainsi été plus de 10 000 hommes femmes et enfants à fuir précipitamment leur pays, sans que leurs craintes s’appuient sur d’autres faits tangibles que certains ratés de la justice populaire rwandaise (arrestations de nuit de génocidaires présumés assimilées à des enlèvements...).

Mais le ouï-dire a eu vite fait de se répandre puis de se transformer en la pire des terreurs, et ce sont des gens effrayés que le HCR (Haut commissariat aux réfugiés) et les autorités burundaises ont recueillis depuis trois mois à la frontière rwandaise.

Des camps ont été organisés mais, dès le début, un bras de fer s’est installé entre HCR et ONG d’une part et le gouvernement de Domitien Ndayizeye d’autre part, à propos de l’attitude à adopter. C’est que, là-bas , à Kigali, Paul Kagamé a haussé la voix, affirmant qu’il n’était pas question de voir s’installer de l’autre côté de sa frontière sud de nouveaux camps hutus, bases opérationnelles potentielles selon lui, des FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda).

Au cours du mois d’avril, les autorités burundaises ont commencé à durcir le ton et, à l’issue d’une rencontre avec les Rwandais, en arrivèrent tout simplement à interdire par les armes, au HCR et à Médecins sans frontières (en particulier) l’accès au camp de Songore, où les militaires avaient concentré près de 7000 personnes.

La situation sur le terrain a été décrite par les témoins comme « explosive », et les autorités de l’ONU se sentirent largement menacées, il se jouait quelque chose de grave.

Puis, le 13 juin, en dehors de toute assistance humanitaire une noria de camions militaires rwandais et burundais « raccompagnèrent » les réfugiés au Rwanda.

Ces événements - qui peuvent paraître, somme toute, anodins au regard de la monstruosité des drames vécus par ces pays - méritent tout de même dans le contexte actuel un décryptage, le plus objectif possible.

En effet, le 3 juin, le Burundi vient de voter pour la première fois depuis 12 ans, consacrant l’importante victoire du CNDD-FDD (Conseil national pour la défense de la démocratie - Forces de défenses de la démocratie), ex-mouvement rebelle d’obédience hutus, et, par réciprocité, la défaite du Frodebu (Front démocratique du Burundi), bloc historique hutu, actuellement au pouvoir, avec le président Ndayizeye. Le 4 juillet auront lieu les élections législatives, puis le 19 août les députés et sénateurs désigneront le nouveau président de la République. L’affaire de Songore ne peut être dissociée de ce contexte électoral.

Mais qui sont les réfugiés en question ? On l’a dit : des familles, intégrant des hommes dont il est évident qu’une part d’entre eux cherchent à fuir les tribunaux Gacaca, mais aussi une forte proportion d’enfants et de jeunes, ne pouvant eux être suspectés d’actes génocidaires en 1994. Comme d’habitude en un pareil cas, le HCR assume sa fonction sur la base de la convention de 1951, et si les suspects de génocide relèvent de l’exclusion du statut, il n’en est pas de même des autres qui bénéficient « prima facie » (jusqu’à preuve du contraire) de l’assistance de l’ONU, jusqu’à établir ou invalider le fondement de leur « crainte de persécution ». Quoi qu’il arrive, en aucun cas un réfugié ne peut être expulsé sur la seule décision du pays accueillant, et en l’absence d’une décision de justice. On comprendra que le droit des réfugiés n’a pas été rédigé pour répondre spécifiquement à la problématique des Grands Lacs mais bien pour assurer une réponse la plus humaine possible à un problème universel. Pourtant le gouvernement burundais, à l’encontre de cette convention internationale, a délibérément interdit au HCR d’assister les populations en question. Alors pourquoi avoir ainsi bafoué le droit international ?

C’est que le Rwanda de Paul Kagamé ne veut pas voir se renouveler la situation de sa frontière au Kivu, où les camps ont servi de base logistique aux Interahamwe et ex-FAR (Forces armées rwandaises, maintenant FDLR). Cette crainte est d’autant plus justifiée que les rumeurs ayant préludé à la fuite des villageois de Butare proviennent probablement de ces mêmes FDLR infiltrées au Rwanda. Donc, Kagamé veut traiter le problème à sa source : son armée est forte, le Burundi, et a fortiori son futur président, n’a aucun intérêt à débuter son mandat par un conflit avec Kigali, ce pourrait être alors son maintien au pouvoir qui serait menacé... Ensuite, il faut comprendre que le gouvernement burundais actuel n’est pas un bloc indivisible. Issu de l’accord d’Arusha, il intègre des personnalités de tous bords politiques et ethniques. Ainsi le résultat des élections du 3 juin a produit une nouvel axe d’opposition entre deux partis « officiellement » hutu, (CNDD-FDD et Frodebu), et c’est le ministre de l’Intérieur Jean-Marie Ngendahayo (Tutsi du CNDD-FDD), qui a dirigé la procédure d’expulsion des réfugiés. Le Frodebu, parti du président de la République actuel vient de condamner assez fermement cette décision, pourtant produite par son gouvernement, mais il faut plutôt y lire la tentation électorale de replacer le débat ethnique au cœur de la campagne législative, et de s’opposer ainsi dans les semaines à venir au CNDD-FDD de Pierre Nkurunziza, dont le projet politique, de façon assez surprenante, revendique un rejet de cette question et l’union de tous les Barundi.

Donc, reprenons : un ministre de l’Intérieur tutsi du CNDD-FDD hutu, renvoie des Hutu rwandais chez le Tutsi Paul Kagamé, avec l’aval mou du président de la République hutue du Frodebu, lui-même désavoué peu après par le leader de son parti Jean Minani (avec des propos dignes des grandes heures de 93/94).

On le voit, en 2005, au Burundi, la gestion politique de la donne ethnique ne relève d’aucun manichéisme, mais bien d’intérêts de circonstance. Les logiques volent parfois en éclats, et une analyse synchronique s’impose pour appréhender les ressorts de certaines décisions.

Celles-ci sont parfois fort éloignées du bien-être des populations en exode et, à ce titre, personne ne pourra nier que la protection des Nations-Unies reste à ce jour la meilleure idée que l’on ait pu jamais théoriser. Il reste à sanctuariser cette action et c’est la première conclusion de cet épisode : certes, personne ne regrettera que d’ex-génocidaires aient été renvoyés vers les tribunaux, mais c’est le coup de force sur l’autorité du HCR et de l’assistance humanitaire qui ne peut être considéré comme un événement mineur dans une région où la masse et le flux des réfugiés restent un problème majeur.

Car enfin, les femmes et enfants embarqués de force sur les camions militaires rwandais ayant fait une incursion/commando en territoire burundais, auraient certainement accepté une aide que la communauté internationale était prête à leur accorder. A cet égard, ils ont simplement été les jouets d’une partie que le Burundi et le Rwanda ont joué à huis clos. Toutefois, et ce n’est pas un moindre paradoxe, on ne peut s’empêcher de relever une autre facette de cet événement à voilure multiple, optimiste cette fois. Car le CNDD-FDD en passe de diriger le Burundi vient de faire un sérieux croc en jambe - par la décision de son ministre de l’Intérieur - à un sinistre schéma mille fois répété depuis dix ans. Est-ce de bon augure que ce parti, récemment revenu à la paix, porté par 60 % de la population, favorise l’entente avec son voisin, au détriment apparent de son ethnie d’origine ? Au vu de ces dix dernières années, ayons envie de le croire.

Vincent Corsaire

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