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Tchad : “Bravo Déby !”

Publié le 1er septembre 2005 par Guillaume Olivier

Pour louer les aspects « novateur  » et « développementaliste  » de son projet de répartition des revenus pétroliers au Tchad (80 % des recettes de l’or noir allouées aux secteurs prioritaires de développement), la Banque mondiale avait répondu aux interrogations de la société civile en soulignant le caractère structuré, et désormais contrôlable, de l’utilisation de cette nouvelle manne financière.

Cinq ans après, force est de constater que la majorité des craintes des ONG tchadiennes et internationales étaient fondées ;

  1. le collège de contrôle et de surveillance des ressources pétrolières est très insuffisamment armé pour veiller à la bonne répartition de ces recettes,
  2. le pays est en état de délabrement socio-économique
  3. la crise politique et institutionnelle s’accentue avec le trucage du référendum de juin 2005 permettant à Idriss Déby de briguer un troisième mandat présidentiel en 2006, un énième remaniement ministériel autour d’un premier ministre fidèle (l’un des meilleurs conseillers du Président en terme de révision constitutionnelle)
  4. enfin, l’acharnement contre les journalistes indépendants les plus influents (citons notamment la peine de 3 ans de prison ferme prononcée le 18 juillet dernier contre le collaborateur de presse Garonde Djama, celle de 6 mois fermes prononcée le 8 août à l’encontre du directeur du journal Le Temps, Michael Didama, et le réquisitoire de 1 à 3 ans de prison ferme contre Mme Sy Koumbo Singa Gali [1], Directrice du journal L’Observateur, présidente de l’Organisation des acteurs non-étatiques du Tchad (OANET) et régisseur d’un projet d’appui à la société civile du Programme d’appui à la bonne gouvernance co-financé par l’Union européenne et le PNUD), tous accusés pour avoir publié des articles critiquant sévèrement la politique du président Déby.

Dans ce contexte, la France qui, rappelons-le, avait été le seul État européen à féliciter le Président Déby pour sa réélection en 2001 à l’issue d’un scrutin dénoncé par les associations de droits de l’Homme et le Parlement européen, s’est encore une fois illustrée par son soutien sans faille au régime en place, poussant plus loin encore que ce dernier la dénonciation de la presse privée. On citera notamment son ambassadeur, Jean-Pierre Berçot, dans un discours minutieusement préparé pour la cérémonie du 14 juillet, une mise en garde « contre une presse qui cherche à salir, par tous les moyens, l’image extérieure du Tchad et des Tchadiens », en rappelant que « les médias ont pour mission d’informer la population, pas de la manipuler et encore moins d’instiller la haine raciale ou d’encourager les conflits ethniques internes ». Saluons ici l’action de la France pour veiller au sacro-saint principe de stabilité en Afrique, même si celui-ci pressurise encore un peu plus les bombes à retardement...

Relayant l’appel de la Coalition tchadienne pour la sauvegarde de la démocratie et des libertés (COSADEL), Survie a initié une lettre ouverte au ministère français des Affaires étrangères, au commissaire européen au Développement et au président de la Banque mondiale le 28 juillet (voir encadré).

Peu après, lors d’un point de presse du ministère des Affaires étrangères (MAE), à la question d’un journaliste curieux de connaître la réaction du ministre à ce courrier, le porte-parole a répondu que les signataires en auraient la primeur. Les signataires attendent toujours. Au point de presse du MAE du 10 août, un autre journaliste curieux a demandé ce que le Ministère pensait «  de l’arrestation de plusieurs journalistes au Tchad ». Réponse : « Il ne nous appartient évidemment pas de nous prononcer sur des procédures en cours dans un pays étranger, mais de manière générale vous connaissez l’attachement résolu de la France à la liberté d’expression en général et à la liberté de la presse en particulier, partout dans le monde ».

Cet attachement résolu « ne peut-il pas vous conduire par exemple à appeler à leur libération comme vous le faites dans d’autres cas ? » rétorque le journaliste. La réponse du porte-parole laisse penser que la question tombe dans le domaine des “cas particuliers” : « C’est un sujet que nous avons eu l’occasion d’aborder dans le cadre de notre dialogue avec les autorités tchadiennes ».

[1] Le 15/08, Mme Singa Gali a été condamnée à un an de prison ferme. Elle a été immédiatement incarcérée à la maison d’arrêt de N’djaména, située à un jet de pierre de l’ambassade de France et du siège de l’Union européenne de la capitale : ni l’un ni l’autre n’a émis la moindre protestation (le silence de l’UE est d’autant plus étonnant que la présidente de l’OANET est une personnalité, jusqu’à présent, hautement considérée par cette institution). Les organisations tchadiennes de défense des droits de l’Homme ont accompagné la journaliste jusqu’à la prison où elle est désormais enfermée, en chantant l’hymne national.

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