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Togo : le grand ballet des dupes en queue de pie

Publié le 1er septembre 2005

Succédant en avril dernier à son père dans les conditions démentielles et abracadabrantes que l’on sait, Faure Gnassingbé commence à déchanter. Ses parrains françafricains, notamment Chirac et Bongo, tardent à concrétiser leurs montagnes de soutiens et de promesses, et « le Petit » (son surnom) regrette avec une pointe de nostalgie sa vie de dandy sans soucis et fort argenté du temps de son père. Sa sérénité bonhomme ne trompe pas, car des soucis s’amoncellent sur ses bureaux de façon himalayenne.

Chirac, désormais aux abonnés absents, ne lui téléphone plus et manifeste un certain agacement quand le fiston de son « ami personnel » est au bout du fil (ombilical). Confronté lui-même à la décrépitude du pouvoir et vieilli par le double coup de semonce du référendum sur la constitution européenne et de l’échec de la candidature de Paris aux JO de 2012, la « stabilité » du pouvoir du « Petit » n’est plus la préoccupation existentielle de l’hôte de l’Élysée. Le bulldozer de la Corrèze hésite encore à choisir entre une politique françafricaine réputée inefficace, dont il se veut toutefois le garant historique, et les velléités réformistes prêtées à tort ou à raison à son Premier ministre de Villepin. Mais le fiston, qui a entendu parler de la capacité de métamorphose brusque de son parrain, une véritable girouette politique, craint d’être lâché et de faire les frais d’une politique africaine reformulée.

Contrairement à ses engagements Chirac n’a rien fait pour que le Togo figure sur la précieuse liste de pays dont la dette a été allégée ou annulée et pour que l’Union européenne lève la mesure de suspension de ses subventions, imposée depuis 1993 pour « déficit démocratique ». La visite à Bruxelles du Premier ministre togolais, Edem Kodjo, homme lige de la France, s’est avérée une catastrophe.

Attendu avec des liasses d’euros pour faire quelque joyeuse bombance, il est rentré à Lomé plutôt déprimé, couvert de quolibets et de grosses coupures de mensonge lorsqu’il a tenté de faire passer l’aide aux réfugiés togolais pour une subvention accordée à son gouvernement. Du coup Edem Kodjo, « l’homme providentiel capable... » de convaincre Bruxelles que le Togo est un pays démocratique, des droits de l’Homme et de bonne gouvernance, en passant par pertes et profits les dernières mascarades électorales, n’est plus en odeur de sainteté à la cour. Les grandes qualités de « technocrate brillant » et de « grand commis de l’État » qu’on lui trouvait à sa nomination se sont muées en autant de vices et de défauts. Il n’est plus capable de transformer du métal vil en or pur. Il est devenu subitement « le Vieux » (surnom dont Faure l’affuble), rivé à l’œsophage du « Petit » et du clan familial avec un gouvernement ventripotent (30 membres quand même) où se retrouve la crème de la médiocrité du pays, et où s’entendent merveilleusement les bourreaux et les victimes d’hier pour se remplir les poches des rogatons laissés par le clan Eyadéma, qui contrôle tous les marchés légaux, illégaux ou mafieux du territoire : c’est ce qu’on appelle ici « travailler de l’intérieur pour changer le pays ».

Par ailleurs, rien n’est joué au sein de l’armée, ce terme qu’on emploie par euphémisme à défaut de mieux. Sa monoethnicité n’est pas synonyme de monolithisme, loin s’en faut. De jeunes officiers supérieurs formés dans des écoles de guerre françaises, et quelque peu soucieux de voir leur institution se républicaniser, admettent de moins en moins le rôle politique imposé à l’armée jusqu’alors par le clan Eyadéma. Ils n’ont pas fini de digérer la manière dont la crise successorale a été réglée. Il faut savoir que, des cinq généraux putschistes du 5 février dernier qui ont porté Faure Gnassingbé au pouvoir, quatre étaient à la retraite et certains d’entre eux étaient ou sont liés au trafic de la drogue, du diamant du sang, du blanchiment de l’argent. Faure est beaucoup plus l’homme de ces généraux mafieux qui contrôlent l’armée que de l’institution militaire en tant que telle. Et cette situation ne plaît pas à ces jeunes officiers supérieurs, évincés pour la plupart des postes de commandement stratégiques au profit des hommes du clan présidentiel, qui les promeut à la hussarde en dépit de leur analphabétisme militaire notoire.

Le fait de voir le chef d’état-major des armées, le général Zaccharie Nandja, malgré d’insistantes pressions, refuser mordicus d’entrer au gouvernement d’Edem Kodjo indique probablement qu’il faut aller vers un désengagement de l’armée de la vie politique et, dans cette hypothèse, cela n’annonce pas de nuits sereines pour « le Petit ». Son demi-frère Kpatcha Gnassingbé, qu’il a nommé au ministère de la Défense pour sa médiocrité, est l’homme le moins indiqué pour ce poste et est considéré à ce titre comme une provocation. S’estimant biologiquement plus légitime pour exercer le pouvoir, il taillerait des croupières à son frère et les chaumières bruissent déjà de rumeurs de coups d’État et de cabale d’empoisonnement. Alors le fiston, comme le faisait son père, noie les militaires sous des pluies diluviennes de billets de banque. Survenu cet été, le renoncement du président béninois Mathieu Kérékou à modifier la constitution pour s’assurer un énième mandat, le coup d’État en Mauritanie et la mort du général Jeannou Lacaze, parrain militaire du système Eyadéma, sont des événements horoscopiques qui n’inspirent pas sérénité au clan. On envoie Kpatcha Gnassingbé en catimini en France pour s’approvisionner en armes et en munitions. Mao n’a-t-il pas enseigné que le pouvoir se trouve au bout du fusil ?

C’est d’un mauvais œil que Lomé voit les 40 000 réfugiés togolais éparpillés au Bénin et au Ghana qui refusent de regagner leur pays. Ils sont considérés comme de « faux réfugiés » qui portent atteinte à l’image idyllique du pays et, de temps en temps, des éléments du pouvoir leur sont envoyés pour leur donner les leçons appropriées, lesquelles ne dissuadent pas outre mesure des Togolais de prendre la route de l’exil, lorsqu’ils sont confrontés aux exactions des milices paramilitaires qui continuent leurs œuvres cinq mois après le scrutin contesté. Cette image idyllique est écornée dans les récents rapports d’Amnesty international, de la Ligue togolaise des droits de l’Homme et dans les études de Survie ainsi que dans les articles de presse. Et c’est avec une certaine appréhension que le pouvoir togolais attend le rapport de l’ONU qui s’est finalement décidée à le rendre public après ses hésitations initiales. La méfiance est donc grande, même si l’on ironise qu’un rapport est, avant et après tout, un amoncellement de pages destiné à bâillonner le rapporteur et son commanditaire.

Pour redorer son blason, « le petit » Faure libère à tout va. C’est d’ailleurs l’un des rares gestes positifs qu’il a posés depuis sa prise de pouvoir. Dans un pays où il n’y pas, officiellement, de prisonniers politiques, il libère officiellement des prisonniers politiques civils. Il libère aussi des militaires, que son père avait embastillés, en attendant de les envoyer de nouveau en prison pour « coup d’État » contre sa personne. Il a libéré le lieutenant-colonel Narcisse Yoma Djoua, le militaire le plus puissant après le général Eyadéma dans les années 1980, tombé en disgrâce et embastillé en 1996. Il a réussi, avec la complicité du responsable de la DGSE à Lomé, à retourner le lieutenant-colonel Kouma Biténiwé, ancien chef d’état-major de l’Armée de terre et bras droit de Djoua. Rentré d’exil du Burkina Faso où il a abandonné ses hommes, le lieutenant-colonel Biténiwé est maintenant au service de Faure. Mises en rapport avec le contexte militaire global, ces libérations en cascade, qui n’entrent dans aucune économie générale de sortie de la crise successorale, ne sont pas à l’avantage de Faure : elles traduisent plutôt la fragilité du régime que sa stabilisation.

Le programme de gouvernement présenté par le Premier ministre à l’Assemblée nationale témoigne qu’il n’y a pas de politique (globale ou sectorielle) pour le pays et qu’on gouverne à la hussarde. Ainsi en guise de politique sociale, des opérations coup de poing sans lendemain sont-elles menées contre les mineures prostituées du quartier Dekon de Lomé. Mais les clients de ces pauvres gamines se comptent nombreux au sein du pouvoir. De même comme substitut à une politique étrangère, Faure voyage beaucoup. Il se rend auprès des membres du Syndicat des chefs d’État africains qui l’adoubent. En attendant de se rendre à Paris, source transcendantale de légitimation des pouvoirs françafricains, il espère rencontrer le grand « ami personnel » de son père au sommet franco-africain de Bamako en novembre prochain. Faure a été propulsé dans un fauteuil fait d’impasses. Le renchérissement du baril du pétrole, qui entraîne une série de hausses, tire les revenus modestes vers le bas, la spéculation sur les produits vivriers tire les dépenses alimentaires vers le haut. Le gouvernement Edem Kodjo n’a rien d’autre que l’écoute polie et les mains vides à offrir aux syndicats venus négocier une hausse des salaires, bloqués depuis plus de vingt ans, et irrégulièrement versés. Appelleraient-ils à la grève que les grévistes seraient radiés et remplacés par la nuée de chômeurs diplômés frappant à la porte du travail. Bref le pays marche à grands pas vers un précipice abyssal. La vie agresse constamment les vivants (les morts doivent se réjouir de l’avoir échappé belle, la mort restant la seule issue viable ici !) et, pour pourvoir vivre un peu décemment, ils doivent s’adonner au commerce illicite dont la frontière avec la licéité ne dépasse pas toujours l’épaisseur d’un papier de cigarette, pour paraphraser les propos du Premier ministre à l’Assemblée nationale, évoquant l’union sacrée existant entre lui et le fils de son ancien patron qu’il avait eu à biberonner à la fin des années 1960. Faure et son clan ont transformé le Togo en un véritable porte-avion mafieux sur lequel la marine française a arraisonné en juillet 2004 le navire togolais, Pitéa, chargé de trois tonnes de cocaïne pure. Et tout récemment, en août dernier, la police française a démantelé en région parisienne un trafic de voitures auquel seraient mêlés des proches de Faure, selon les dépêches de presse.

Le Togo va mal, il va très mal. On ne sait par quelle alchimie ses enfants tiennent encore debout. Mais dans ce banquet de dupes, non seulement les invités sont en goguette et en queue de pie, mais encore ils sont tout de blanc gantés et exhibent des masques à la Zorro qui déforment en images paradisiaques la dure réalité à laquelle les gens ordinaires sont confrontés. Le prochain sommet franco-africain de Bamako sera la cerise sur le gâteau pour les invités au banquet de dupes. En effet Jacques Chirac y verra des Africains « heureux très heureux », et Faure y sera l’attraction de ses pairs : un concentré subliminal de leur imago.

Comi M. Toulabor, CEAN-Sciences Po Bordeaux

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