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Billets d'Afrique 144 - Février 2006

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Édito

La Justice et l’Histoire

1er février 2006 par Odile Tobner

L’effervescence médiatique autour du fameux article 4 de la loi du 23 février 2005 n’est pas près de s’éteindre.

N’était-ce pas une insigne maladresse de vouloir inscrire dans la loi l’obligation d’enseigner “les aspects positifs de la colonisation”, volonté désespérée de magnifier le projet impérial, au moment où l’évidence de sa malfaisance s’impose dans l’état calamiteux des pays qui sont issus de la colonisation ? On verra sur quoi débouchera ce débat : une conception nègre blanc - c’est le cas de le dire - d’une Histoire dont on aura gommé les aspérités dans un consensus mou renvoyant dos à dos les tueurs et les tués, les uns qui n’étaient pas si méchants que cela et les autres pas si innocents, ou un progrès dans la prise de conscience de ce que fut en réalité un épisode historique jamais vraiment évalué, c’est-à-dire la plus grande extension, par l’annexion ou la soumission violentes, du pouvoir d’un groupe d’hommes sur d’autres, jamais vue dans l’Histoire. Pour que le récit de cet épisode déchaîne encore de telles passions, c’est le signe qu’il est loin d’être terminé. Éprouve-t-on le besoin d’enseigner aux enfants que l’invasion des Huns eut des aspects positifs ? Je me souviens avoir appris jadis à l’école que là où passait Attila, l’herbe ne repoussait pas. En un mot tout était dit.

Survie, comme toutes les voix progressistes et comme, il faut le noter, bon nombre d’associations de harkis [1], dont on nous dit que c’était entre autres pour eux que l’article avait été rédigé - apparemment certains refusent d’endosser l’habit des éternels supplétifs - demandent l’abrogation de cet article de la loi. Il y aurait même, selon une déclaration d’historiens et de juristes, une possibilité de délégaliser cette disposition sans tambour ni trompette et sans avoir recours à des députés qui avouent l’avoir votée “par inadvertance”. Il n’est bien sûr pas question d’abolir dans la foulée, comme l’a proposé bizarrement un petit groupe d’historiens, les lois antiracistes Gayssot et Taubira, en les mettant dans le même sac qu’une disposition dont l’esprit est raciste - la conquête par les supérieurs est forcément une bonne chose pour les inférieurs - ce serait une intolérable régression des droits des victimes. Ce sera en effet la noblesse de notre temps, par ailleurs si déshumanisé dans le mode de vie, asservi à la machine, le plus creux et le plus aliénant qu’on ait connu dans l’histoire, d’avoir réaffirmé le plus ancien des devoirs qui a fait l’humanité, le “devoir de mémoire” dû aux victimes en les protégeant de l’oubli et de la négation et en désignant leurs bourreaux. Sans exigence de justice il n’y aurait plus de civilisation. En quoi ce devoir de mémoire deviendrait-il “étouffant” dès lors qu’il est revendiqué par des Noirs ? Pourquoi aurait-il des “effets pervers” dès lors qu’il s’applique aux traitements subis par des Africains ? Comment limiterait-il “la liberté de débattre” en donnant la parole à ceux qu’on n’a encore jamais entendus ? Enfin s’il faut examiner en effet les “difficultés que nous posent les commémorations négatives” [2], commençons par revendiquer l’abolition du 11 novembre, et du 8 mai, la suppression de tous les monuments aux morts de nos communes et de nombre de monuments comme le mémorial de Caen, avant d’œuvrer pour empêcher qu’on ne consacre tant soit peu de mémoire aux souffrances des Noirs. Mais au fait, ne sont-ils pas contents qu’on daigne s’occuper de leurs souffrances présentes, surgies de nulle part, liées à l’insondable mystère de leur destin ? Il ne faut quand même pas exagérer les prétentions.

Odile Tobner

[1] Communiqué de 8 associations de Harkis déclarant notamment que " la colonisation est une entreprise indéfendable " (AFP 11/01/06).

[2] Tous ces termes sont contenus dans la présentation d’un débat organisé à l’ENS Paris le 21/01/06 par l’association Pollens et L’Observatoire du communautarisme.


144 - Février 2006
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