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Critique - Dossier noir n° 21

A lire - La privatisation de la violence (Xavier Renou)

Mercenaires & sociétés militaires privées au service du marché

Publié le 1er février 2006 (rédigé le 1er février 2006) par Odile Tobner

Ce Dossier noir de Xavier Renou sur les mercenaires expose de façon éloquente les tenants et aboutissants des entreprises armées dans le monde d’aujourd’hui.

La perspective historique dans laquelle il se place est instructive parce qu’elle permet de constater la pérennité d’une activité aussi vieille que la guerre elle-même et promise à durer autant qu’elle. Des Grandes Compagnies de reîtres qui sillonnaient l’Europe médiévale pour le compte de Seigneurs riches et ambitieux, désireux d’étendre leur pouvoir, aux grandes compagnies à monopoles que les principaux États européens ont dépêchées dans le monde, après la Renaissance, pour constituer des empires coloniaux, la fonction est la même.

Si le mercenaire est défini comme « un soldat qui sert à prix d’argent un gouvernement étranger », n’oublions pas que le mot « soldat » lui-même veut dire la même chose. Il désignait à l’origine celui qui est embauché et payé pour faire la guerre. Puis il a désigné, après l’avènement de l’État-nation, celui qui est équipé et instruit par l’État pour la défense du territoire.

Il y a en effet un continuum entre le soldat au service de l’État et le militaire privé, l’un se muant parfois en l’autre, tels les Barril, Montoya et autres Denard ou Lacaze. Tous sont passés par l’armée avant de faire commerce de services et conseils militaires.

Le phénomène ne peut que s’amplifier avec la professionnalisation des armées et la fin de la mobilisation des citoyens pour constituer l’armée nationale en cas de guerre. En fin de contrat public, certains militaires se recyclent dans le privé. Et cela d’autant plus que la nature des missions des armées nationales a également profondément changé. Il ne s’agit plus guère de défense du territoire national, ni de conquête territoriale pour le compte de la nation, mais d’interventions extérieures multiformes liées à la politique extérieure des grandes puissances. De ce point de vue le Tiers-monde et en particulier l’Afrique noire sont devenus le terrain de manœuvre des uns et des autres : armées nationales, Casques Bleus, mercenaires de tout poil et de tout calibre et offrent donc une illustration des différents caractères de l’activité de guerre.

La professionnalisation de l’armée est une chose, la privatisation de la guerre en est une autre. Peu d’États sont prêts à se dessaisir officiellement de la fonction régalienne de la défense nationale mais on constate que beaucoup délèguent en fait de plus en plus de tâches à des Sociétés militaires privées (SMP), avec tous les risques que cela comporte pour la démocratie. Depuis la guerre menée par les États-Unis en Irak le phénomène est devenu tout à coup visible. Les SMP sont appelées à la rescousse pour assurer des escortes, la sécurisation des sites, la garde et les interrogatoires des prisonniers. L’entreprise guerrière échappe de plus en plus au contrôle démocratique pour être gérée en fait par le complexe militaro-industriel dont le Pentagone n’est plus qu’une composante parmi d’autres. Xavier Renou rappelle à ce sujet la déclaration prophétique d’Eisenhower, dans son discours de fin de mandat en 1961, mettant en garde contre cette dérive.

Si en France les SMP n’ont pas encore la même importance, l’activité des mercenaires y est bien présente, suivant une tradition spécifique, décrite par Philippe Chapleau. Cela commence par l’offre de sécurité privée, en pleine expansion sur le territoire français, prolongée, en Afrique notamment, par la constitution, souvent par les mêmes acteurs, de sociétés aux fonctions plus floues, entre protection privée, armement de milices et gardes prétoriennes. Traditionnellement aussi ce créneau est occupé par des tenants de l’extrême-droite, qui a toujours fourni aux entreprises coloniales ou néocoloniales ses hommes de main et peuplé les polices politiques parallèles de l’hexagone.

Les lois que la communauté internationale et les États, notamment la France, ont édictées en matière de mercenariat servent à arrêter certaines entreprises aventuristes d’électrons libres en mal de castagne, telles les interventions avortées de mercenaires français à Madagascar ou britanniques et sud-africains en Guinée équatoriale, mais non à proscrire l’activité mercenaire elle-même qui, sous des formes apparemment légales, se perpétue et se développe. Après la convention de l’ONU sur le mercenariat du 4 décembre 1989, jamais ratifiée, ou assortie d’importantes réserves, par les grandes puissances, la loi française du 3 avril 2003 est faite, selon les déclarations de Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense, pour « encadrer » l’activité mercenaire, « sanctionner ses excès », mais non mettre fin à ses activités.

Survie a pesé de tout son poids pour faire avancer la législation en la matière, en organisant, le 30 novembre 2000, un colloque sur le sujet à l’Assemblée nationale et en interrogeant avec obstination les députés. La loi, votée en 2003 après bien des atermoiements, est un début.

François-Xavier Verschave, dans le texte, reproduit dans le livre, qu’il consacra à ce sujet, salua ce premier pas mais rappela le chemin qui restait à parcourir.

À quoi servent les mercenaires ?

Xavier Renou, dans son exposé riche et documenté, montre à quel point ils sont incontrôlables, sûrement pas neutres et d’un très mauvais rapport qualité/prix pour ce qui est de la finalité, revendiquée par tout le monde, d’actions pour l’avènement ou le maintien de la paix entre les peuples.

Ils sont plutôt fauteurs de troubles ou servent à les envenimer et les pérenniser. L’historique de leurs activités relève parfois de l’association de malfaiteurs, motif sous lequel le trop fameux Bob Denard est encore actuellement poursuivi pour ses ultimes exploits aux Comores. Ils ont servi pour le recyclage des nazis, le recrutement de tueurs à gages ou de terroristes. Ils ont formé et entraîné des groupes paramilitaires, des escadrons de la mort. Ils sont l’instrument idoine pour un « néocolonialisme multinational pour le XXIème siècle » qui a recours aux coups de main, aux guerres larvées, pour assurer son emprise. Comme tels ils constituent de redoutables détonateurs capables d’allumer les bombes des massacres ethniques.

Ce Dossier noir sur les mercenaires, qui a été revu par François-Xavier Verschave, est le témoignage posthume de l’énorme travail, héroïquement mené jusqu’à ses derniers jours, qu’il a consacré à un sujet qui lui tenait particulièrement à cœur dans la lutte contre la violence faite aux peuples, maintenus sous la dépendance d’un impérialisme au service du Dieu-profit, grand consommateur de richesses naturelles.

C’est cet ordre-là, fomenteur de chaos, désigné sous le nom de « mafiafrique » par François-Xavier Verschave, que les nouvelles formes de mercenariat organisées sont payées pour défendre. Il est bon de le savoir pour stimuler la défense citoyenne d’un ordre démocratique, seul capable d’instaurer la paix et la prospérité pour tous.

Odile Tobner

- Lire aussi La privatisation de la violence (Xavier Renou) dans le numéro 145

- La fiche du livre

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