Billets d'Afrique 145 - Mars 2006

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Édito
- La fuite des capitaux
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Édito

La fuite des capitaux

Le jeudi 2 février, à l’initiative d’une dizaine d’ONG, parmi lesquelles on compte le Secours catholique, le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD), Attac, Survie, Tax Justice Network, a été lancée une plate-forme de lutte contre les paradis fiscaux et judiciaires (PFJ).

Il est essentiel en effet de s’attaquer à ce fléau qui mine tous les pays, développés et non développés, mais qui se révèle particulièrement catastrophique pour ces derniers, parce qu’ils se trouvent entraînés, depuis des dizaines d’années, dans la spirale de l’appauvrissement, bien loin de pouvoir donner un commencement d’espoir à leurs habitants. L’existence des PFJ donne l’exemple d’une impunité organisée au bénéfice de la criminalité économique. On a pu parler en effet de « génocide exsangue » pour désigner les ravages produits par la grande pauvreté tout particulièrement en Afrique, où les flux financiers qui sortent de pays pauvres très endettés sont bien supérieurs à ceux qui viennent de toutes les aides possibles, rendant ces dernières dérisoirement inefficaces.

En 2004, Raymond Baker, dans le Financial Times, affirme que chaque année 500 milliards de dollars sortent des pays les plus pauvres. Sur ce montant, 50 milliards viennent de la corruption, 200 milliards des transferts des bénéfices des grandes sociétés transnationales, 250 milliards des activités criminelles (trafics d’armes, de diamant, de drogue). En quasi-totalité ces sommes aboutissent dans les PFJ, sous couvert de la bienfaisante opacité qui les met à l’abri de toute enquête judiciaire. Ces sommes excèdent très largement le montant des aides financières internationales octroyées à ces pays [1]. Il conclut que les mouvements de capitaux sont virtuellement incontrôlés.

Tant que dure cet état de fait, on pourra continuer à déplorer, comme l’a révélé l’ONG Transparency International, que sur les 28 milliards de dollars versés par la Banque mondiale et le Fond monétaire international au Nigeria, 5 soient allés dans la poche de l’ancien dictateur Sani Abacha, tout comme 5 autres étaient allés dans celle de Mobutu sur les 10 milliards versés au Zaïre. Aucun montant n’a pu être récupéré, ces sommes ayant disparu sur des comptes off shore. Par ailleurs les codes des investissements dans les pays pauvres sont extrêmement favorables, permettant les transferts les plus avantageux. En cinq ans les capitaux sont amortis. Le milieu politico-affairiste, notamment français, qui tient l’Afrique peut ainsi engranger des bénéfices considérables qui ne viendront jamais bêtement directement en France. Ils iront grossir les comptes suisses, comme on a pu en avoir une petite idée avec ce qu’on a dévoilé des pratiques de Elf, dans l’affaire du même nom. Ou alors ils effectueront des voyages compliqués, passant, d’un simple clic informatique, aux îles vierges puis à une banque new-yorkaise, pour se retrouver au Luxembourg avant d’atterrir candidement sur le compte d’un honorable particulier des Yvelines. On a pu voir ce genre de circuit pour des fonds issus de la Société nationale des hydrocarbures (SNH) au Cameroun, finissant sur les comptes du fameux gourou, templier, maçon à la GLNF et je ne sais quoi encore, Raymond Bernard, ou d’une mystérieuse officine dénommée FAO [2]. Il n’y a aucune raison pour que ces pratiques changent spontanément. Enfin, dans des pays où règne la corruption, s’épanouissent et prospèrent sans aucun frein toutes les activités financières criminelles possibles, générant les flux financiers les plus importants, qui prennent les même chemins, après avoir vampirisé littéralement ces malheureux pays, condamnant leurs populations au désespoir.

Connaissant ces faits et impuissants à les faire cesser, nous sommes, dans la situation des serfs du Moyen Âge, courbant l’échine sous l’arbitraire des seigneurs. Les grands prédateurs d’aujourd’hui échappent au contrôle démocratique. Nos élus sont, au mieux aussi impuissants que nous devant les puissances de l’argent, au pire complices. Survie, avec d’autres, dans plusieurs pays, va porter ses efforts en vue d’obtenir une véritable traçabilité des transactions financières et surtout la mise hors jeu des PFJ par les instances internationales qui sont menées par des pays puissants, capables, s’ils le veulent, de faire régner l’ordre financier. Qu’on ne se moque plus de nous avec je ne sais quelle taxe sur les billets d’avion pour arriver à l’extinction du paupérisme, qu’un humoriste appela plus précisément l’extinction des pauvres.

Odile Tobner

[1] Voir, sur ce sujet et sur d’autres, les études publiées sur www.taxjustice.net

[2] Enquête, restée isolée et sans lendemain, de Philippe Broussard dans Le Monde 23/12/1999.


145 - Mars 2006
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