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A fleur de presse - Mars 2006 - Mondialisation

Publié le 1er mars 2006 par Victor Sègre

Le Monde diplomatique
L’Afrique n’est plus l’eldorado des entreprises françaises,
01/02 (Anne-Valérie Hoh et Barbara Vignaux)

“En Afrique francophone, notre problème n’est pas d’identifier de nouveaux investisseurs privés, mais d’empêcher ceux qui sont là de partir.”

Ce constat de M. Anthony Bouthelier, président délégué du Conseil des investisseurs (français) en Afrique noire (CIAN) est confirmé par M. Jean-Pierre Barbier, directeur du département Afrique centrale, australe et océan Indien de l’Agence française du développement (AFD) [...] la présence française économique hexagonale en Afrique se résume désormais à une vingtaine de groupes moyens et grands. Il est loin le temps où, durant la guerre froide, les groupes français, très bien implantés en Afrique francophone, contrôlaient plus de la moitié des marchés au Gabon, en Côte d’Ivoire, au Cameroun ou au Sénégal, et enregistraient des profits considérables avec les soutien de la Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur (COFACE). [...] Ainsi, après avoir quitté la Guinée-Équatoriale et le Mozambique, et annoncé son retrait du Mali - Bouygues - via ses filiales Saur et Sodeci - souhaite se désengager de Côte d’Ivoire. [...] Les opérateurs hexagonaux délaissent aussi le secteur forestier [...] Reste Rougier, un groupe de taille intermédiaire [...] plus petit, par exemple, que l’Allemand Danzer. [...] Dans certains pays, le retrait hexagonal est très marqué, comme en Centrafrique. “Il n’y a pratiquement plus aucun secteur économique avec une présence significative des entreprises françaises”, estime le ministre centrafricain des affaires étrangères Jean-Paul Ngoupandé. [...] Total lui-même, l’héritier d’Elf, clame qu’il a “normalisé” sa présence sur le continent. Le géant français réalise plus de la moitié de sa production quotidienne continentale [...] au Nigéria et en Angola, hors de l’ancien “pré carré”. [...] Très peu de groupes hexagonaux disposent encore d’une stratégie africaine : “[... L’Afrique] n’est clairement plus stratégique pour nous”, constate ainsi M. Philippe Hugon, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégique (IRIS). [...] La globalisation fait tomber les remparts qui protégeaient les groupes nationaux de la concurrence internationale [...]. Le secteur de la construction est soumis à une telle compétition que le leader mondial Colas (groupe Bouygues), battu d’avance, ne prend plus la peine de participer à certains appels d’offres. [...] En troisième lieu, le redéploiement économique français s’explique par l’instabilité chronique du continent, que les événements de Côte d’Ivoire n’ont fait qu’illustrer. [...] La vie des affaires est perturbée par l’incertitude juridique, les soubresauts politiques la corruption, les difficultés de recouvrement. À Niamey (Niger), Véolia aurait le plus grand mal à recouvrer le tiers de la facture d’eau des institutions publiques présidence et armée comprises. [...] Protégé de la concurrence extérieure par ses positions monopolistiques et ses liens étroits avec le monde politique, le capitalisme français pouvait prospérer tranquillement. Or, quoiqu’on prête au Premier ministre Dominique de Villepin de solides relations avec les réseaux vieillissants de la “Françafrique”, la tendance de fond est celle d’un désengagement continu de Paris et d’une “disjonction progressive des sphères militaires, économiques, politiques et culturelle de la présence française en Afrique depuis le début des années 80” selon l’expression d’Achille Mbembé [...]. Plusieurs députés français réclament d’ailleurs une commission d’enquête sur les comptes de la Coface, dont les dettes ne cessent d’augmenter. “La “Françafrique” est morte [...] confirment les journalistes Antoine Glaser et Stephen Smith. [...] Le comportement des firmes nationales peine à s’adapter à une nouvelle donne qui [...] fait une part croissante à la “moralisation” des pratiques économiques en Afrique.” [...] Aussi l’AFD affiche-t-elle sa volonté de “soutenir les bonnes pratiques” [...] Dans certains pays, comme le Gabon, relève la CNUCED, les rapatriements de bénéfices dépassent, certaines années, les entrées de capitaux étrangers ! C’est dire que le continent reste, dans certains secteurs, une terre attrayante. [...] Entreprise vieille de vingt ans, détenue à 42 % par France Télécom depuis 1997 (et à 27 % par le gouvernement sénégalais), Sonatel représente la première capitalisation boursière sur la place régionale de Dakar [...] Son chiffre d’affaires a bondi de 30 % en 2004 [...] En Côte d’Ivoire [...] Orange a continué à gagner de l’argent [...] Alcatel profite également de l’expansion du secteur [...] Certains groupes français ont ainsi su adapter leur périmètre d’activités. [...] Le premier employeur français du continent [Bolloré] tire ainsi parti du constat dressé par un ancien du groupe : “L’Afrique est comme une île, reliée au monde par les mers. Donc, qui tient les grues tient le continent !” [...] la centenaire CFAO occupe désormais des niches, étroites mais lucratives [...]. En 2005, son chiffre d’affaires devrait dépasser les 2 milliards d’euros au terme d’un triplement ces dix dernières années ! Au total l’écrasante majorité des membres du CIAN est bénéficiaire, quoique avec des variations parfois sensibles. »

Nous ne citons que partiellement ce long article du Monde Diplomatique qui mérite une lecture intégrale. La tonalité générale vise en effet, refrain connu, à minimiser le poids de l’impérialisme français en Afrique, même si plusieurs aspects du texte viennent nuancer le propos initial.

Contrairement à ce que prétendent les auteures, le temps des « profits considérables » n’est pas si loin. Si certaines situations de monopoles se sont effectivement fissurées, l’imposante domination économique française n’a pas disparu pour autant.

À bien des égards, les privatisations constituent même un véritable processus de recolonisation des économies africaines. En Côte d’Ivoire par exemple, 210 filiales d’entreprises françaises étaient implantées avant 2002, contrôlant l’ensemble des secteurs stratégiques (télécommunications, énergie, eau, transports, banques, bâtiment et travaux publics, agro-industrie), pour un chiffre d’affaires supérieur à 1500 milliards de francs CFA (Le Soleil, 28/12/2002).

Toujours en 2002, le nombre de filiales d’entreprises françaises en Afrique s’élevait à 2637, en hausse de 13 % par rapport à l’année précédente. Le budget de Côte d’Ivoire était alimenté à 60 % par les recettes fiscales des entreprises françaises auxquelles il fallait ajouter un nombre important de PME-PMI de droit local contrôlées par des intérêts français, représentant entre la moitié et les deux tiers du secteur privé formel, et cette dernière proportion est similaire dans la plupart des pays de la zone franc d’Afrique de l’Ouest.

Au Sénégal, la France reste par exemple le « premier bailleur bilatéral, premier investisseur, premier fournisseur, premier client du Sénégal » et « sur la totalité des flux d’Ide (Investissements directs étrangers) reçus par le Sénégal en 2003, 80 % sont d’origine française » (Sud Quotidien 02/02/2005).

À en croire la thèse défendue dans la première partie de l’article, la tendance se serait non seulement inversée, mais effondrée. La démonstration, qui repose essentiellement sur des déclarations émanant des milieux économiques, est pour le moins fragile. Les exemples et les chiffres cités en fin d’article contredisent d’ailleurs largement le propos. On pourrait compléter la liste des bénéficiaires : 1 milliard de chiffre d’affaires pour Bolloré en Afrique ; 1,2 milliards sur 2004 pour Bouygues (Jeune Afrique 29/01/2006).Selon les chiffres même du CIAN (Rapport 2005), seuls 11,5 % des entrepreneurs français s’attendaient à une baisse de leur chiffre d’affaires pour l’année suivante en Afrique de l’Ouest, 5,4 % au Maghreb, 5,2 % en Afrique centrale, 4,2 % en Afrique australe ; les autres prévoyant une stagnation ou une progression, comme les années précédentes. L’article pratique également la confusion entre certaines difficultés objectives, des soi-disant volontés de retrait et des réorientations stratégiques de la part des grands groupes.

Il manie également plus d’une approximation. Ainsi Bouygues ne s’est pas retiré du Mali : sous la pression populaire, le gouvernement a partiellement renationalisé Energie du Mali, et Saur, filiale de Bouygues, s’est vu retirer, la gestion - catastrophique - des réseaux de distribution d’eau et d’électricité.

Bouygues reste en revanche présent dans l’exploitation de l’or (cf. Billets n° 142). Bouygues ne « souhaite » pas davantage se désengager de Côte d’Ivoire, puisque son patron en personne a fait le déplacement à Abidjan pour obtenir le renouvellement du contrat entre sa Compagnie Ivoirienne d’Electricité (CEI) et l’État ivoirien, même au prix de clauses moins avantageuses. Bouygues est également présent dans l’exploitation du gaz de Côte d’Ivoire. Tout aussi superficielle est l’analyse concernant Rougier, et carrément farfelue la supposée absence française de Centrafrique où en 2003 l’on trouvait par exemple Total, Bolloré, CFAO, Castel, Axa, AGF, Air France, AGS, Bivac, même s’il est exact que la guerre civile a conduit à des désengagements.

Sans compter les vastes marchés parallèles de bois et de diamants, qui ne sont sans doute pas sans rapport avec l’aide militaire française sur place. Enfin citer les activités de Total en Angola pour illustrer l’éloignement des pratiques du pré carré relève de la douce plaisanterie...

Le renforcement de la présence américaine et chinoise est une réalité, notamment dans le secteur du pétrole. En revanche, elle n’induit pas systématiquement une situation de concurrence conflictuelle, mais bien souvent une complicité dans le pillage par le biais de consortiums multinationaux. En outre, il paraît assez paradoxal de prétendre dans le même temps que l’Afrique n’intéresse plus les entreprises françaises et que celles-ci se plaignent d’une concurrence de plus en plus rude... Que Bouygues soit nostalgique d’une époque où il obtenait tous ses marchés africains sans appel d’offre (comme l’eau et l’électricité offerts par l’ami intime Alassane Ouattara alors Premier ministre de Côte d’Ivoire), c’est possible. Non seulement ces pratiques n’ont pas disparu, mais l’entreprise reste particulièrement bien implantée en Afrique et sur ses 1255 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2004, 338 millions reviennent à Colas.

En 2002, sa filiale Saur, faisait 60 % de son chiffre d’affaires en Afrique. Et la concurrence dans le BTP n’empêche pas l’entreprise Jean Lefebvre d’être impliquée dans les surfacturations gigantesques des chantiers de Thiès au Sénégal, comme dans d’autres affaires profitables. Quant à « l’instabilité chronique » du continent, s’il est exact qu’elle peut conduire à des stratégies provisoires de retrait (le plus souvent forcées, comme en Côte d’Ivoire), l’inverse est tout aussi vrai : les stratégies de domination économique et d’accaparement des ressources naturelles, avec leurs bras armés militaires ou miliciens, sont très largement responsables de cette instabilité. Comme le rappelle Aminata Traoré dans son dernier ouvrage, est-ce un hasard si la tentative de coup d’État de septembre 2002 en Côte d’Ivoire, qui a ouvert la situation de guerre civile, survient juste au moment où le gouvernement ivoirien, après avoir fait entrer les entreprises américaines dans la filière Cacao, annonce son intention de faire désormais jouer la concurrence entre les entreprises françaises et les autres, notamment en ce qui concerne la construction du 3ème pont d’Abidjan qui devait être attribué à Bouygues ?

Par ailleurs, si la guerre peut perturber le business officiel, elle est parfois bien commode pour masquer et prolonger le business officieux, comme un rapport de l’ONU de juillet 2005 l’a encore très largement démontré au sujet de la RDC. Quant aux difficultés de recouvrement de Véolia (ex-Vivendi) au Niger, on consultera utilement le rapport d’octobre 2002 de la FIDH « Droit à l’eau potable au Niger » : on y verra que Vivendi n’a pas à se plaindre de la privatisation dont elle a bénéficié, contrairement à la population et aux enfants empoisonnés, de Tibiri en particulier.

Nous n’insisterons pas sur le « désengagement continu de Paris » confirmé par Stephen Smith (le contraire eut été étonnant !) qui fera davantage sourire les dictateurs encadrés militairement par l’armée française que les victimes congolaises, rwandaises ou togolaises. Quant à prendre l’exemple de l’opacité de la Coface pour attester de la mort de la Françafrique, il fallait oser ! La fin de l’article, comme on l’a dit, apporte pourtant un certain nombre d’éléments, qui étonnamment nuancent ou contredisent la thèse annoncée par le titre.

Très en pointe sur l’analyse et la dénonciation de l’impérialisme américain, Le Monde Diplomatique a rarement brillé par son audace ou sa lucidité quant à l’impérialisme français, et les articles les plus importants sont la plupart du temps le fait d’auteurs étrangers (Demba Moussa Dembélé en juin 2004, Colette Braeckman en septembre 2004, Boubacar Boris Diop, en mars 2005). À noter toutefois dans l’édition de février, sous l’article incriminé ci-dessus, un autre article plus petit, d’Anne-Cécile Robert, intitulé « Mélange des genres » qui donne quelques exemples dans le pré carré de « collusions parfois mafieuses sur lesquelles la représentation politique française ne s’est jamais vraiment penchée. » Voila qui paraît plus proche de la réalité.

Autre réaction : nous reproduisons ci-dessous une réaction qu’Arnaud Labrousse a proposée au Monde diplomatique comme Courrier de lecteur, sans savoir s’il sera publié.

« Si elles n’avaient pas choisi le secteur forestier comme exemple phare, j’aurais peut-être trouvé touchante la crédulité avec laquelle Anne-Valérie Hoh et Barbara Vignaux retransmettent (dans leur hommage au capitalisme tardif français « L’Afrique n’est plus l’eldorado des entreprises françaises » [février 2006]) cette thèse des services français de la lente mais inexorable déliquescence des réseaux de la Françafrique. Qu’elles se rassurent : la filière du bois françafricain se porte plutôt bien. Certes, l’extraction des matières premières aux fins d’exportation n’a toujours été qu’une activité anecdotique, on le sait, dans les eldorados tropicaux. De sorte que le « désengagement » du business néocolonial du Continent s’explique en premier lieu par « l’étroitesse de son marché [...,] la moitié des habitants n’y dispos[a]nt que d’un dollar par jour ». Obstacle le plus terrible pour les profits françafricains, la misère de l’Africain n’est pas bien sûr le seul : il y a aussi « l’instabilité chronique du continent, que les événements de Côte d’Ivoire n’ont fait qu’illustrer. [...] La vie des affaires est perturbée par l’incertitude juridique, les soubresauts politiques, la corruption, les difficultés des recouvrements. » [1]

Les affairistes ne perturbent-ils pas tout autant qu’ils se laissent perturber ? Pauvreté, corruption, justice aux ordres, régimes interchangeables, ne sont-ils pas autant d’atouts pour une entreprise aussi mafieuse que la boîte moyenne françafricaine ? « Les événements » du pays vitrine, n’illustrent-ils pas, plus que « l’instabilité chronique », l’échec du système pillard en tant que modèle de développement ?

Bien sûr que non. « Les entreprises ne peuvent plus se contenter de créer “un îlot de prospérité dans un océan de misère” », claironnent vos copistes, expert en main. « Il faut aller plus loin. » Ce qu’on a créé, Mesdames, c’est bien l’océan.

Celles-ci dénoncent, dans le secteur pétrolier, « l’offensive de Pékin, dans le cadre de grands contrats d’État à État dépourvus de toute conditionnalité politique (Angola, Congo-Brazzaville...). » À l’opposé lointain, s’entend, des contrats de la Françafrique.

Qu’on garde la tête froide et la Françafrique entre guillemets : « Or, quoiqu’on prête au Premier ministre Dominique de Villepin de solides relations avec les réseaux vieillissants de la “Françafrique”, la tendance de fond est celle d’un désengagement continu de Paris. » Et pourquoi pas : « Quoiqu’un prête à George Bush de solides relations avec “le milieu pétrolier” » etc. ?

Doucement, le message passe : « Dans certains pays, le retrait hexagonal est très marqué, comme en Centrafrique. » Décrypté : c’est en Centrafrique diamanto-pétrolo-forestière sécuritaire que l’inceste entre business et barbouzes tricolores se pratique aujourd’hui avec le plus de vigueur.

Et la forêt dans tout ça ? Il est exact que les comptoirs forestiers français connaissent une vive concurrence. Mais enfin, ils la connaissent depuis les années 1880, cette branche ayant toujours attiré les capitalistes aventuriers de tout poil. Le scoop en 2006 n’est pas que les Français « délaissent » finalement le secteur, mais que tant d’entre eux trouvent les moyens de tenir bon.

Au lieu d’affirmer que « Bolloré a vendu ses parts dans les plantations du continent » - secteur qu’il domine à travers la Socfinal (Liberia, Cameroun, Côte d’Ivoire, Kenya, Nigeria) - Hoh et Vignaux voulaient sans doute nous informer qu’il y a deux ans Bolloré a vendu ses parts dans les deux exploitations forestières camerounaises qu’il contrôlait jusqu’alors. Elles oublient de préciser qu’il n’a pas vendu ses parts dans les Sociétés d’exploitation des parcs à bois du Cameroun (SEPBC) et du Gabon (SEPBG). Des entreprises qu’on imagine hautement rentables.

Mon problème avec « Thanry a cédé l’ensemble de ses concessions à des Chinois de Hong Kong, sauf au Gabon » n’est pas seulement la superficie de ce « sauf », mais surtout l’absence d’un deuxième « sauf » : sauf erreur, Thanry-Côte d’Ivoire reste elle aussi dans l’escarcelle de la maison mère nancéenne. Curieux choix que celui des médias hexagonaux, l’an passé, de ne pas relayer les affirmations du « général » Denis Mao Glofiei, chef de la milice loyaliste Front de libération du Grand Ouest (FLGO), au sujet de « sauf Thanry-Côte d’Ivoire. » [2]

Le seigneur de guerre le plus connu de la frontière ivoiro-libérienne avait déclaré que :

« Les unités industrielles du bois [...] nous ont aidé [...,] surtout la société Thanry à qui revient la palme d’or. [...] C’est grâce à cette société que nous sommes là. Surtout M. Merkli Louis, le directeur général, qui est en étroite collaboration avec nous. [...] Je me souviens qu’en pleine guerre, les Fanci [Forces armées nationales de Côte d’Ivoire] n’avaient pas suffisamment de porte-chars. Si bien que pour acheminer les chars un peu partout, il a fallu prendre les porte-chars de la société Thanry. » [24heuresci.com, 16/05/2005]

Pour revenir sur le décompte des pertes françaises selon Hoh et Vignaux, « Leroy a été racheté par des Portugais » n’arrive pas à faire ressortir le peu d’impact qu’a eu ce drame sur la volonté de la Coopération française de le subventionner, pour le plus grand bonheur des importateurs franco-français de bois tropicaux.

Qu’« un groupe de taille intermédiaire » soit vraiment la meilleure apposition pour « Rougier », il existe des centaines de pages qui nous en font douter, dont plusieurs dans nos Pillards de la forêt (Agone, 2002), cité mais non lu par Hoh et Vignaux. Leur soupir « Reste Rougier » laisse entendre que ce dernier se trouve désormais tout seul face aux hordes malaisiennes, italiennes ou suisses. Reste Rougier, c’est vrai, et restent également Interwood, Pasquet, la Compagnie du Komo, J. Lalanne, Joubert, CID, Thébault, ITBL, SFC pour ne nommer que les plus connues des autres forestiers français. On ne compte pas dans les restes les fils de colons, sans plus aucune attache en métropole.

Pour le seul Gabon, j’estime à au moins 3,1 millions d’hectares la forêt encore « gérée » par le capital français [3]. Mais comme n’est malheureusement pas publiée l’identité des sous-traitants des permis détenus par l’indémodable Omar Bongo, par son fils et ministre de la Défense Ali Bongo, par les ministres de l’Économie, de l’Environnement, du Pétrole, bref par tout fidèle de ce régime kléptocrate, [4] il est fort à craindre que ce chiffre soit par trop modeste.

Des régimes kleptocrates, Hoh et Vignaux affichent une belle inconscience, parfois au dépens de la précision. « Dans le secteur du bois, les pays producteurs manifestent également des exigences industrielles et fiscales croissantes afin de mieux servir le développement de leur pays. » À défaut de pouvoir publier, au moins dans les pages du Monde diplomatique, l’information selon laquelle les dictateurs serviraient le développement de leurs pays, elles nous proposent les pays qui serviraient le développement de leur pays.

Prises à témoins, les souffrances des Rougier : « dans le bassin du Congo, indique M. Rougier, “la fiscalité a été multipliée par deux ou trois depuis cinq ans”. » Le résultat net du groupe Rougier pour le premier semestre 2005 a progressé de 44 % par rapport à la même période de 2004.

Dans une liste de preuves que « La baisse tendancielle du nombre d’expatriés depuis vingt ans ouvre un espace à la promotion des cadres africains », voici le chiffre de « 60 [expatriés] pour 2000 emplois directs chez Rougier ».

Proportion qui nous semble plutôt pléthorique. Mais comme le sait tout lecteur des Pillards de la forêt, c’est surtout un non-salarié chez Rougier qui mérite d’être plus connu... »

Arnaud Labrousse, courrier au Monde diplomatique, le 28/02.

[1] Ou encore : « La géographie de l’implantation des groupes français en Afrique a [...] évolué [...] au détriment de l’Afrique de l’Ouest et centrale, plus pauvre, plus instable et moins peuplée. » Impossible de ne pas adorer, dans Le Monde diplomatique, ce « au détriment ».

[2] Voir Arnaud Labrousse, À la mémoire de François-Xavier Verschave, www.brainforest.org et www.bdpgabon.org/content/view/2054/91

[3] www.finances.gouv.ga/CFAD %20Nov %202004.pdf

[4] Voir Labrousse, Le roitelet de la forêt et Les mauvais payeurs de la forêt gabonaise, www.brainforest.org et www.bdpgabon.org/content/view/1405/71, www.bdpgabon.org/content/view/1651/71

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