Billets d'Afrique 147 - Mai 2006

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Édito

Tchad : Françafrique toujours debout

Quand on se demande quelle différence il y a entre les rapports que l’Angleterre entretient avec ses ex-colonies et ceux de la France avec les siennes, on peut faire un simple constat. La France a cinq bases militaires en Afrique francophone, l’Angleterre aucune en Afrique anglophone. Le réseau des cinq bases françaises, Sénégal, Djibouti, Côte d’ivoire, Tchad, Gabon, est en effet unique en son genre.

Le Président Chirac, dans un discours à Dakar, le 3 février 2005, le justifie ainsi : « Bien sûr, ce dispositif des forces pré-positionnées [euphémisme pour garnisons] n’est concevable qu’avec l’accord bien évidemment des pays hôtes. [...] Ce dispositif traduit avant tout une volonté, celle de nos partenaires africains, qui entendent préserver un faisceau d’amitiés et un faisceau d’intérêts communs. » C’est donc la simple volonté des Africains qui oblige la France à dépenser des centaines de millions d’euros. Il s’agit de préserver les «  intérêts communs ». Communs à qui ? L’actualité en offre une illustration saisissante au Tchad. Pas moins de trois rébellions armées se déploient sur le territoire tchadien. Les partis politiques et les associations s’unissent pour refuser la reconduction du régime honni de Déby. Contre cette écrasante majorité, il y a le dictateur, la poignée des troupes qui lui restent... et la France avec son appareil militaire impressionnant. C’est cela et uniquement cela les « intérêts communs ». Par ailleurs un universitaire, Jacques Marseille pour ne pas le nommer, nous serine que la France ne gagne rien en Afrique, des journalistes s’évertuent à nous persuader qu’elle a lâché l’Afrique. Donc c’est pour les beaux yeux du seul Déby que l’armée française joue à la garde présidentielle pour l’imposer aux Tchadiens qui n’en veulent pas. On nage dans l’absurde.

Essayons quand même de comprendre. Un des premiers gestes de De Gaulle, de retour au pouvoir en 1958, fut de demander à nos amis et alliés américains de retirer leurs bases en France, ainsi que le QG de l’OTAN. C’était une question d’indépendance nationale. On ne s’est pas brouillé pour autant avec les Américains, qui sont encore, cinquante ans après, nos très grands et très puissants amis. Mais pas question d’admettre qu’un État africain en fasse autant avec la France. Selon une formule célèbre, les Africains ne seraient pas mûrs. Presque soixante ans après, bizarrement, instruits sans relâche par les leçons françaises, ils ne sont toujours pas mûrs. Question oiseuse : qui, de l’élève ou du maître, est un incapable ? On connaît la fine réponse qui a été donnée à cette question, histoire de rassurer les Français. L’histoire du Tchad est l’illustration la plus lamentable de la tutelle militaire française. Ses neuf millions d’habitants n’ont connu, depuis l’indépendance, que la guerre et les tyrannies les plus sanglantes, provoquant des révoltes violentes. Jamais il n’y a eu la moindre réflexion politique sur le sort de la population, qui, bien loin de recevoir la moindre protection, n’est bonne qu’à subir les exactions des protégés de la France. Il n’y a pas de quoi être fier.

On se demande comment on peut sortir de cette politique de Gribouille, coûteuse en vies humaines, désastreuse pour l’image de la France dans les esprits, choquante pour les observateurs tant soit peu lucides. Ainsi le journaliste Philippe Leymarie écrivait-il voici presque dix ans : « Elle n’avait même pas eu le courage de mettre un terme aux pratiques honteuses qui faisaient encore, ces dernières années, d’officiers de ses services secrets les détenteurs réels du pouvoir exécutif au Tchad, en Centrafrique ou aux Comores. ». Il parlait alors des exploits du colonel Jean-Claude Mansion en Centrafrique - encore un pays politiquement et économiquement sinistré, en quasi perdition - ou de ceux du trop célèbre Denard aux Comores. Aujourd’hui le bien peu diplomate ambassadeur de France au Tchad, Jean-Pierre Berçot, officier d’active, se permet de stigmatiser publiquement la presse tchadienne et chaperonne avec ostentation Déby. Et, par un hasard fâcheux, c’est un colonel nommé Jean-Luc Mansion qui commande le contingent français au Tchad.

Une mascarade électorale de plus, ce sera une de trop pour le peuple tchadien, qui ne veut plus rester sous le joug.

Odile Tobner


147 - Mai 2006
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