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Tanzanie : Un film exemplaire (Le cauchemar de Darwin)

Publié le 1er mai 2006

En 2004, sort un film documentaire de Hubert Sauper, intitulé Le cauchemar de Darwin. L’exposé est saisissant et le film reçoit diverses récompenses, dont, en septembre 2004, un prix à la Mostra de Venise, il est soutenu par le CADTM. Diffusé en France depuis mars 2005, il est salué par la critique [1] et vu par plusieurs centaines de milliers de spectateurs.

Que raconte ce film ? D’abord un désastre écologique bien réel. L’introduction, dans les années soixante, de la perche du Nil, redoutable prédateur, dans le lac Victoria, a fait disparaître plusieurs centaines d’espèces de la faune de ce lac, la plus grande réserve d’eau douce d’Afrique, menacée par ailleurs d’assèchement : le niveau des eaux baisse en effet rapidement et cela pourrait faire l’objet d’un autre film. La commercialisation de ces poissons, sous forme de surgelés à destination de l’Europe, a créé une activité d’exploitation de la main-d’œuvre misérable. Les avions partent chargés de paquets de poissons et reviennent avec des cargaisons clandestines d’armes qui alimentent les conflits dans l’Afrique des Grands Lacs et au-delà. Le schéma est d’une éloquence terrible et il a produit son effet en termes de prise de conscience du rapport entretenu avec l’Afrique par les pays riches. Cela n’a, bien sûr, pas plu à tout le monde.

En décembre 2005, un obscur François Garçon, professeur d’histoire du cinéma à Paris I, se fend de trente pages, publiées dans Les Temps Modernes (n° 635-636) - mazette -, pour dénoncer le « piège mystificateur » que constituerait, selon lui, ce film, qui « rend l’Occidental responsable de la plupart des misères de l’Afrique ». Quelle idée aussi saugrenue qu’intolérable en effet ! Sartre n’avait rien compris. La presse moutonnière, Libération [2] en tête, découvrant son erreur et quel serpent elle avait nourri, fait chorus bruyamment. Sauf que le piège n’est pas là où on croit, mais bien dans les sophismes du Garçon [3]. On n’exporte que 30 % de la pêche, dit-il. En effet, c’est exactement la partie comestible du poisson, une fois enlevées les carcasses, les entrailles et les arêtes, qui restent aux habitants pour les nourrir et empuantir leur habitat. Cette industrie, dont l’installation a été subventionnée par l’aide au développement, a fourni, dit-il, des emplois. Certes, mais, pour ces emplois de misère, elle a tué l’emploi agricole traditionnel. Quelques profiteurs se sont construit de riches demeures, les bidonvilles ont proliféré ainsi que la prostitution et le Sida. Mais nous mangeons des filets de perche surgelés à des prix défiant toute concurrence. Et c’est très exactement le seul intérêt de cette opération.

Cette polémique, née et alimentée uniquement en France, a permis quelques découvertes : d’abord sur le curriculum de ce François Garçon qui, avant de pontifier en chaire sur ses vieux jours, a surtout travaillé dans le business des médias, attaché de direction chez Havas, conseiller financier de TF1, directeur de société d’assurance cinématographique, ce qui en fait, comme de juste, un spécialiste du bonheur de l’Afrique. Tandis que Hubert Sauper, lui a déjà à son actif quelques documentaires courageux et dérangeants : Kisangani diary (1998), sur les camps de réfugiés au Congo, Seules avec nos histoires (2000), sur les violences faites au femmes - non, non, pas en Afrique du Sud - révélant que chaque semaine, en France, deux femmes sont assassinées par leur partenaire. Quel manque de goût vraiment ! Jusqu’où ira-t-il si on le laisse faire ?

Bien plus, dans les accusations virulentes [4] formulées à l’encontre d’Hubert Sauper, se dévoile la plus comique des indignations. Vraiment François Garçon découvre enfin, chez Sauper, des images qui mentent, lui qui est, paraît-il, un professionnel de l’audio-visuel ? Un simple observateur curieux ou connaisseur en découvre chaque jour du matin au soir. Exactement les mêmes plans de gorilles dépecés se trouvent dans un documentaire sur la forêt camerounaise et dans un autre sur la protection de l’espèce en Ouganda, sans choquer personne. Il est vrai qu’il s’agit de stigmatiser ces salauds d’Africains qui tuent les gorilles. Il y a quelques années une émission de Claude Sérillon, Géopolis, sur le Cameroun fit preuve d’une énorme objectivité, par rapport aux habitudes de la télé française, en montant soixante secondes de parole d’un opposant sur les soixante minutes de complaisance envers le régime en place, au demeurant plus désastreux encore que la perche du Nil, toujours sans choquer personne. Or, au Cameroun, on pourrait faire plusieurs films comme celui de Sauper, qui est au-dessous de la réalité. Mais François Garçon, qui a avalisé, depuis des décennies qu’il sévit dans l’audio-visuel, une propagande éhontée dans tout ce qu’a fait la télé française sur l’Afrique, a attendu un âge avancé et le film de Sauper pour s’indigner en trente pages dans Les Temps Modernes sur le « piège mystificateur » d’images enfin honnêtes. Qu’on nous permette de rire de ce grotesque. En réalité, dans le mensonge généralisé, seule la vérité offense.

Odile Tobner

[1] À travers le scandale de la perche du Nil, un documentaire effarant sur les rapports Nord-Sud, Pierre Murat, Télérama, 05/03/2005.

[2] Un historien dénonce les manipulations du réalisateur Sauper, Didier Péron, 18/02.

[3] Voir Un vrai cauchemar ? Jean-Luc Porquet, Le canard enchaîné,19/04.

[4] Documentaire, documenteur.

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