Survie

Guinée : succession ouverte sur fond de crise généralisée

(mis en ligne le 1er juillet 2006)

Pour sanctionner un gouvernement accusé " d’ignorer systématiquement la misère de la population ", et exiger une hausse des salaires et une baisse du prix des matières premières, notamment de l’essence, les deux principales centrales syndicales du pays déclenchaient le 8 juin une grève générale et illimitée qui a paralysé le pays pendant 8 jours. Pour protester contre le report du bac, les lycéens se sont joints au mouvement et ont essuyé une répression impitoyable : le 16 juin, on comptait entre 15 et 20 morts selon les sources, et 80 blessés, que le porte-parole du ministère des Affaires étrangères français, Jean-Baptiste Mattéi, a " déploré " mais qu’il s’est bien gardé de condamner... Pas un mot non plus sur l’arrestation de 8 militants du parti d’opposition UFR (Union des Forces Républicaines).

Le pays est dans une situation économique et sociale désastreuse : alors qu’il dispose de richesses considérables (70 % des réserves mondiales de bauxite, du fer, de l’or, des diamants...), plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, l’inflation atteint des proportions délirantes, et même le FMI dénonce la " mal gouvernance " et a ajourné le point d’achèvement de l’initiative PPTE (Pays Pauvre Très Endetté). La quasi-totalité des richesses du pays s’évapore vers les paradis fiscaux et judiciaires, et la mainmise des firmes étrangères, ou des sociétés écrans dissimulant les intérêts de la classe dirigeante, est telle que le budget de l’État n’en bénéficie pratiquement pas. Un communiqué de l’UFD (Union des Forces Démocratiques) daté du 4 mai dénonce " l’avalanche de signatures de gros contrats portant sur l’exploitation des richesses minières ", attribuées de gré à gré dans l’obscurité la plus totale ; et dénonce " la captation du patrimoine public " qui va jusqu’à démanteler les rails du chemin de fer Conakry-Niger pour les vendre comme ferraille à la Chine...

La situation sociale est encore compliquée par les répercussions des différents conflits voisins que la Guinée a alimenté (trafics d’armes, autonomisation des troupes, rançonnement des populations frontalière et des réfugiés, ex-combattants toujours armés, militarisation de la jeunesses, exacerbation et instrumentalisation des tensions communautaires [cf. Guinée, Conjurer la descente aux enfers, Rapport de l’ICG n°94, 14/06]) Après 22 ans de règne sans partage, le dictateur Lansana Conté peut se flatter d’être à l’unisson de son pays : tous deux sont au bord du gouffre. Atteint de diabète et de leucémie, le déclin de son état de santé pose la question de sa succession. L’opposition a réussi à surmonter ses divisions pour proposer un scénario de transition, mais compte tenu du manque de soutien de la communauté internationale à cette initiative, cette dernière a peu de chance d’aboutir sans une mobilisation populaire qui vise à s’emparer du pouvoir. Du côté de la mouvance présidentielle, c’est l’ancien secrétaire général de la présidence, Fodé Bangoura, qui semble être en pôle position des héritiers potentiels. Il s’est entouré d’anciens hiérarques et de la première fortune du pays, et dirige le gouvernement depuis fin mai, en remplacement de l’ancien premier ministre Cellou Dalein Diallo, débarqué pour " faute lourde " au lendemain d’un remaniement ministériel où il s’était attribué des pouvoirs supplémentaires, notamment sur les questions économiques. Mais compte-tenu de l’instabilité de la situation, de l’exacerbation des rivalités et du jeu troubles des différents parrains étrangers, difficile de faire des prédictions fiables. Selon Bakchich Info (qui ne cite pas ses sources, cf. www.bakchich.info, 20/06), " les si sobres officiers guinéens se voient bien en " sauveurs de la nation ", avant d’organiser " dans des délais raisonnables, des élections libres et démocratiques ". Prévoyant, le chef d’État major Kerfalla Camara s’est rendu à Paris en février dernier, histoire de se faire adouber. [...] Courant mars, d’anciens adjoints de Bob Dénard ont visité Conakry, sur invitation. [...] Les ex de Dénard seront en concurrence avec les ex de feu Jeannou Lacaze, ancien chef de la garde présidentielle du Président Omar Bongo (Gabon), tous contactés par le clan présidentiel. " Abdou Diouf, secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), a passé deux jours à Conakry début avril, officiellement " pour saluer les Guinéens et leur rendre hommage pour leur dynamisme dans la Francophonie " [Panapress, 12/04]. Brigitte Girardin, ministre déléguée à la coopération, s’est quant à elle rendue fin mai à Conakry. Une destination très prisée par les temps qui courent...

Victor Sègre

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 149 - Juillet Aout 2006
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