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Billets d'Afrique 155 - Fevrier 2007

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Édito

Edito : Tableau de chasse

1er février 2007 par Odile Tobner

Le 24e sommet France Afrique se tiendra en France, à Cannes, les 15 et 16 février prochains. Chaque édition de ce sommet bisannuel approfondit un peu plus le fossé entre le discours stéréotypé qu’on y tient et la réalité africaine.

Depuis les années 70 l’Afrique francophone, bien loin de prospérer, plonge de plus en plus dans la pauvreté. Constituant d’abord un enjeu de la rivalité est-ouest, les pays africains francophones avaient été verrouillés par des institutions et des dirigeants despotiques appuyés sur la répression et le parti unique. Seuls les cadres africains dociles et intéressés, c’est-à-dire les plus médiocres moralement et intellectuellement, ont été propulsés aux commandes des jeunes États, qui avaient pourtant besoin d’une impulsion nationale forte pour exister.

Depuis les années 1990, les despotes se sont maintenus au pouvoir par des mascarades électorales et autres réformes constitutionnelles. La corruption et le pillage ont littéralement explosé. La dette, pour rembourser des investissements ruineux et inutiles, gonflés par la surfacturation, a étranglé des pays tombés sous la coupe de la banque mondiale. Les services de base, transports ferroviaires, électricité, eau, sont passés de la gestion prédatrice des oligarchies au pouvoir à la privatisation au bénéfice de multinationales rapaces, plus soucieuses de retour rapide sur investissement (cinq ans en moyenne) que de l’intérêt des populations. Les indices de développement humain, espérance de vie, accès à l’eau, à l’éducation, aux soins, sont dramatiquement en chute libre, tandis qu’on monte en épingle des taux de croissance dus seulement à l’augmentation du pillage dans une économie de traite.

Dans ce contexte, les fastueuses exhibitions de dirigeants déconsidérés ne peuvent qu’attiser la colère populaire. Les incantations débitées dans les rencontres internationales des chefs d’État, sur la lutte contre la pauvreté et la corruption, sur la bonne gouvernance, sur le co-développement, dernier avatar d’une coopération qui a laissé l’Afrique exsangue, ne peuvent qu’exaspérer ceux qui connaissent par expérience la réalité africaine. Gageons qu’on en aura un excellent exemple dans la déclaration finale de ce sommet, à ajouter à la collection des 23 précédentes. Ces rassemblements de bons apôtres penchés sur l’Afrique font penser à autant de docteurs Knock répandant les maladies qu’ils affirment guérir.

Les jeunes générations africaines héritent de pays dévastés, aux réserves de matières premières dilapidées, tandis que s’étalent au pouvoir les gérontocraties les plus impudentes, cramponnées depuis des décennies sur des pays agonisants qu’elles n’en finissent pas de vampiriser. Tout a été fait pour pousser les populations, sous l’empire de la misère, aux révoltes spontanées et suicidaires.

Un des thèmes africains les plus pittoresques et les plus ressassés dans les médias occidentaux (livres, documentaires, fictions cinématographiques, reportages) est le combat pour sauver la faune du continent, ou du moins ce qu’il en reste. On ne peut pas allumer sa télé sans tomber ici ou là sur le sujet. Quel malheur, si un jour on ne pouvait plus organiser de safaris pour les fines gâchettes de la jet-set internationale ! Un tel désastre culturel est insupportable. On a donc protégé le gibier dans quelques espaces restreints pour pouvoir donner à quelques privilégiés un permis de tirer sur des animaux quasi apprivoisés.

On déplore bizarrement beaucoup moins la disparition des forêts - très peu de documentaires sur le sujet - encore moins le gâchis de l’exploitation frénétique des ressources naturelles - là les reportages sont carrément interdits - c’est que non seulement cela ne nuit pas aux privilégiés mais cela les sustente. Il n’est pas question de leur arracher leur proie. Les populations, elles, sont le détail gênant dans tout ça : elles ne servent vraiment à rien et il y en a franchement trop, comme l’a écrit en des termes d’une finesse toute française, le Chardonne des garçons-coiffeurs, Jean-Claude Jouhaud dit Pascal Sevran. Seul l’art peut dire le réel. On comprend que tant de gens distingués aient volé à son secours.

Si un rassemblement de "décideurs" prétendant être utiles à l’Afrique avait le moindre sérieux, il ne prendrait qu’une seule résolution : Il faut interdire la chasse, aux minerais, à la flore, à la faune pour laisser une chance de survie aux hommes.

Odile Tobner


155 - Fevrier 2007
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