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Guinée Conakry : silence, on tue !

Publié le 1er février 2007 par Victor Sègre

Au lendemain du carnage commis le 22 janvier par les forces de répression, Amadeu Altafaj Tardio, porte-parole du commissaire européen Louis Michel, pour le développement et l’aide humanitaire, déclarait sur RFI : « Il est clair que nous continuerons à soutenir le processus visant à renforcer la démocratie, et bien sûr s’il y a des dérapages, ces décisions peuvent être revues, si dérapages il y a, et après consultation de toutes les parties, des décisions en ce sens peuvent être prises, mais ce n’est pas en discussion pour l’instant. » Le 24, Louis Michel durcissait un peu le ton, condamnant « les violentes interventions des forces de l’ordre » et assurant que celles-ci « pourraient » entraîner un gel des fonds européens. Ces propos appellent une première question : combien de dizaines de morts supplémentaires faut-il pour faire sauter le conditionnel, comme le voudrait l’article 96 de l’accord de Cotonou qui conditionne l’attribution de l’aide au respect des droits de l’Homme et des principes démocratiques ? Et une deuxième : quel processus de « renforcement » de la démocratisation l’Union Européenne prétend-elle soutenir quand le pouvoir tire à balles réelles sur la foule désarmée ? La démocratie est-elle en marche quand le propre fils du dictateur dirige la rafle des militants syndicaux ? À quoi sert-il de déverser des dizaines de millions d’euros (93 millions annoncés en juin et 147 millions promis en octobre) sur un pays n°2 au hit parade mondial de la corruption ?

Quelle coopération européenne ?

Les événements récents ont amplement démontré que l’accord politique de décembre dernier, qui avait incité l’Union Européenne à reprendre une coopération économique n’était que de la poudre aux yeux. Cette aide, comme les précédentes, ne profitera en rien à la population dont les conditions de survie ne cessent de se dégrader. Les Guinéens l’ont parfaitement compris, comme en témoignent l’évolution des mots d’ordre de la grève générale, passant de revendications sociales et judiciaires (après la libération arbitraire du patron des patrons, Mamadou Sylla, emprisonné pour détournements de fonds) à des revendications politiques (démission de Lansana Conté). Signe de la détermination des insurgés : ils se disaient prêts à mourir plutôt que d’en rester au statu quo.

Si l’Union Européenne voulait réellement soutenir un processus de démocratisation en Guinée, elle financerait les contre-pouvoirs auxquels elle a le toupet de conseiller la « modération ». Elle pourrait surtout proposer la mise en place d’une commission d’enquête internationale sur l’évaporation, depuis des décennies, des richesses tirées de l’or, des diamants et de la bauxite (dont la Guinée possède les premières réserves mondiales).

Discrétion française

De son côté, le gouvernement français se contentait du service minimum. Le 19 janvier, après les premières victimes de la répression, Jean-Baptiste Mattéi, le porte parole du ministère des Affaires étrangères (MAE), se fendait d’une courte déclaration exprimant sa « préoccupation », et appelait toutes les parties au « dialogue », alors que la dernière audience des syndicalistes s’était soldée par des menaces de morts de Lansana “Ubu” Conté.

Le mardi 24 janvier, il indique finalement que « la France condamne l’usage de la violence par les forces de l’ordre face à une population pacifique et regrette l’arrestation des responsables syndicaux, même si ceux-ci ont été depuis libérés ». Un petit mieux puisque, en juin dernier, lors de la précédente grève générale, le MAE français n’avait fait que « déplorer », sans les condamner, l’assassinat de 18 étudiants (et 83 blessés). On reste très loin des moyens de pression que la France pourrait exercer au regard de ses responsabilités dans la situation actuelle.

Après la mort d’un Sekou Touré tout juste réconcilié avec Foccart, Lansana Conté est installé au pouvoir. Le régime est alors couvé par les réseaux gaullistes. Ses forces spéciales sont formées par la DGSE. À partir des années 1990, les élections truquées sont légitimées au niveau international, jusqu’à récemment par un spécialiste en la matière : Jacques Chirac.

Quelle coopération française ?

La France a repris, avec la Guinée, une coopération économique et militaire à partir de 1985. Dans la revue Frères d’Armes n°247 (novembre 2005, disponible sur le site du ministère de la défense), l’ex-ambassadrice de France en Guinée, Bernadette Lefort, chiffrait l’aide bilatérale annuelle à « environ 50 millions d’euros par an » notamment pour « le renforcement des capacités institutionnelles de l’État et la promotion des valeurs démocratiques ». La blague est cher payée ! Et ce n’est pas tout : « Outre ses engagements au plan bilatéral, la France joue un rôle prépondérant au plan multilatéral, notamment par le canal de l’aide accordée à la Guinée par la Commission européenne (25 % par la France sur le total de l’aide). »

Dans la même revue, l’enthousiaste attaché de Défense, le Lieutenant-colonel Pauc, qualifiait la politique du gouvernement de « courageuse et dynamique » et caractérisait la coopération militaire en Guinée de « particulière et attachante à la fois » avec « un réel capital de sympathie » et un « climat très favorable au développement d’une coopération complice et fraternelle », au point d’envisager l’ouverture d’une nouvelle École Nationale à Vocation Régionale (ENVR, école militaire française décentralisée) en Guinée.

L’attaché de Défense notait également : « il est encourageant de constater combien, à leur retour [de formation], les stagiaires nouvellement formés sont utilisés dans leurs nouvelles compétences et à leur niveau de responsabilité. » Des propos qui sonnent étrangement après qu’on ait vu les militaires tabasser les manifestants blessés, et dévaliser leurs maisons. Les fameux « Bérets rouges » (la garde prétorienne du dictateur) n’ont pas hésité également à bloquer l’accès du quartier administratif aux manifestants, tirant à la mitraillette, et même au lance-roquettes ! On ignore si ces méthodes et le soutien à Conté font l’unanimité dans l’armée guinéenne : toujours est-il que des mercenaires de Guinée-Bissau ont été appelés en renfort.

Les conseillers français

D’autres français sont également très bien placés en Guinée (même si le business est ouvert à d’autres influences, américaines, russes ou libanaises). Michel Billard est conseiller du ministère des mines guinéens et a organisé à Düsseldorf en octobre 2006 un symposium sur « les potentialités géologiques et minières considérables de la Guinée » (L’Aurore - Conakry - 28/09/2006). Lansana Conté est également escorté d’une conseillère en communication, Chantal Colle, au cœur du pouvoir guinéen depuis 10 ans.

Enfin la succession de l’autocrate est suivie de près par l’Élysée et la cellule africaine de Michel de Bonnecorse, selon La Lettre du Continent (cf. par exemple Conté branché en direct sur l’Élysée, 14/10/2004). Et de rappeler que le nouvel ambassadeur de France en Guinée, Jean-Michel Berrit est « un "vieil" Africain » nommé en 2005 « pour "gérer" le président Lansana Conté et son interminable succession » (LdC, 21/07/2005). Brigitte Girardin s’était également rendue en Guinée fin mai dernier pour relancer la coopération, prôner « le dialogue entre le pouvoir et l’opposition [...] pour éviter toute aventure militaire qui déboucherait sur des affrontements ethniques » (Le Point, 08/06/2006). Une demie réussite, sans doute involontaire : les affrontements sont sociaux et ont fait passer au second plan les instrumentalisations ethnistes. Quant à l’aventure militaire...

Victor Sègre

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