Billets d'Afrique 156 - Mars 2007

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Édito

Le roi est nu

Le 24ème sommet des chefs d’État de France et d’Afrique, qui s’est déroulé à Cannes les 16 et 17 février a exhibé la décrépitude du système françafricain. Une décrépitude qui s’exhibait à la tribune avec un Bongo hébété, un Biya figé, un Chirac grimaçant ressassant les vieilles antiennes sur l’amitié, l’aide, le développement et tout le toutim. Comme la France met, paraît-il, des conditionnalités morales et politiques à ses relations amicales, les présidents qui ont couvert des crimes contre l’humanité, des crimes de guerre et des crimes tout court étaient bien représentés sur le podium avec Denis Sassou Nguesso, Idriss Déby, Blaise Compaoré, Faure Gnassingbé, Omar Guelleh et surtout Omar Al Béchir du Soudan. On avait snobé Mugabe à la demande des Anglais qui n’avaient rien sans doute contre Al Béchir. Le reste des figurants représentait plus modestement les élections truquées, les pillages de l’État et autres peccadilles. S’il y avait un homme vertueux dans cette assemblée il devait essayer de se cacher timidement au dernier rang faute de pouvoir rivaliser avec des dignitaires de si bonne compagnie.

La perte de prestige de la France se marquait par les nombreuses absences de dirigeants qui avaient « mieux à faire » que de venir s’exhiber en compagnie de ce que l’Afrique compte de plus usé. Ni Thabo Mbeki, ni Joseph Kabila, ni Mohammed VI ni même Ben Ali, l’ingrat, ne se sont déplacés. Ils n’ont ni les uns ni les autres besoin de la France. Faute de s’être débarrassé de Gbagbo, qui a résisté à toutes les tentatives de neutralisation, Chirac n’a pas pu finir son mandat en ramenant la Côte d’Ivoire dans le giron du club des amis, dont Bongo a pleuré les réjouissances passées, quand on était entre soi. La France a découvert trop tard qu’elle aurait dû patronner une réconciliation des Ivoiriens et non essayer d’imposer les uns aux autres. Seul le dernier carré des fidèles s’est inquiété d’un après-Chirac gros d’incertitudes. On les comprend.

Tout le monde y est allé de son bilan de la politique africaine de Chirac. Pour cacher un échec global retentissant, qui est d’ailleurs celui de tous les présidents de la Vème République, on a mis en avant la récente taxe sur les billets d’avion, qui rapportera de quoi payer quelques médicaments et le fait que Chirac a plaidé pour l’Afrique dans les instances internationales, sans grand succès semble-t-il , si l’on en juge par les décisions de la Banque Mondiale et de l’OMC, qui ont régulièrement enfoncé les populations africaines dans la misère. Tout cela est vraiment bien piteux.

Désireux de s’habiller plus décemment, Chirac a fait des confidences dans un livre-interview, finement intitulé L’inconnu de l’Élysée. Il y fait de stupéfiantes déclarations. Il aurait, dès ses débuts politiques été un partisan de Mandela et de l’ANC. C’est oublier que tous les gouvernements qu’il a servis, sous Pompidou et sous Giscard, ont mené une lutte féroce contre ces « communistes » de l’ANC, fournissant, via Bongo et Houphouët-Boigny, armement et débouchés économiques au régime d’apartheid sous le coup d’un embargo international.

C’est oublier que, le 29 mars 1988, Dulcie September, représentante de l’ANC, a été assassinée à Paris, alors que Chirac était premier ministre de Mitterrand et Charles Pasqua ministre de l’Intérieur. On ne se souvient pas les avoir entendu exprimer une bien véhémente indignation. Au contraire Pasqua avait réduit l’événement à un « règlement de compte » entre Sud-africains, sans faire le moindre zèle pour retrouver les assassins et leurs commanditaires. Dulcie September menait une enquête sur les fournitures d’armement, notamment nucléaire, de la France à l’Afrique du sud raciste [1].

Que dire des déclarations inédites de Chirac, après une carrière politique aussi longue aux postes de décision, sur le pillage de l’Afrique, sinon qu’il a tellement bien caché son double jeu que tous les pilleurs français, forestiers, pétroliers, ont toujours voté pour lui et que les pilleurs africains sont tous ses grands amis.

Les complaisants y vont de l’appellation flagorneuse de « Chirac l’Africain », feignant de croire à son discours. Brigitte Girardin va jusqu’à dire qu’avec le départ de Chirac l’Afrique « a de quoi s’inquiéter ». L’Afrique, non, certains Africains, oui bien sûr. Où est l’enfant qui osera dire qu’aucune défroque, sinon imaginaire, ne voile plus la crudité du système d’extorsion qui a si bien et si longtemps fonctionné ? Nous essayons d’être cet enfant et on commence à voir les choses avec des yeux dessillés.

Odile Tobner

[1] Voir les détails de cette affaire, bien oubliée aujourd’hui, exposée par F.X. Verschave dans La Françafrique, Stock 1998, p. 193-201.


156 - Mars 2007
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