Billets d'Afrique 157 - Avril 2007

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Édito

Élection

1er avril 2007 par Odile Tobner

Dans le monde actuel, le mode de gouvernement qui passe pour le meilleur, ou du moins pour le moins mauvais, est celui qui est issu du suffrage des citoyens. L’élection est le seul moment où chacun peut exprimer sa voix. Le peuple souverain est alors courtisé par ceux qui briguent la charge de le gouverner. C’est le moment des discours, des bilans et des promesses. La communauté nationale décide alors de faire confiance pour quelque temps à tel ou tel candidat.

Si, en pratique, bien des données peuvent venir influencer et détourner ce processus, son application demeure assez simple pour qu’on puisse penser que celui qui gouverne représente bien la majorité. On pourra donc la considérer comme responsable des décisions, bonnes ou mauvaises, bienfaisantes ou nuisibles, prises en son nom. Le peuple allemand a donné en 1933 le pouvoir à Hitler comme chancelier du Reich qui l’a conduit à l’abîme, le peuple anglais, en 1940, a fait confiance à Churchill, comme Premier ministre, qui l’a mené à la victoire. Les Français ont choisi De Gaulle comme Président en 1958 pour perpétuer une France mythifiée. Tous ces peuples sont acteurs de leur propre histoire.

La machine démocratique commence à dérailler quand certains peuples prétendent s’ériger en acteurs de l’histoire des autres, sous un prétexte quelconque. Dans la course à la puissance que menèrent les États européens à la fin du XIXe siècle, la colonisation, qui priva tant de peuples de leur souveraineté, fut fondée sur une idéologie de la supériorité. Ce n’est pas un hasard si, dans ces circonstances historiques, les Européens en vinrent à tenter de s’anéantir mutuellement à deux reprises au cours du XXe siècle. Il y a en effet une contradiction entre la démocratie et l’impérialisme. La surenchère du nationalisme conduit directement au fascisme, c’est-à-dire à l’exaltation de l’orgueil national et à la guerre.

La France n’a pas encore réglé la question du colonialisme, et cette question empoisonne toujours la démocratie française. L’impérialisme français en Afrique, pudiquement passé sous silence, est un fait essentiel. Si les pays africains qui sont dans l’orbite française ne connaissent pas des processus électoraux absolument réguliers dans toutes leurs exigences, simples mais incontournables, c’est que la nécessité des élections libres est considérée comme superflue, voire gênante pour le maintien de ces pays sous l’influence française.

Parallèlement, les élections françaises se déroulent, elles, sur de faux enjeux, tel celui, inquiétant, de l’identité nationale, emprunté à Le Pen, revendiqué par Nicolas Sarkozy, auxquels plusieurs autres candidats ont emboîté bien vite le pas à leur manière. L’absence de démocratie cautionnée d’un côté entraîne un dévoiement de la démocratie de l’autre. Les deux phénomènes politiques sont intimement liés. La démocratie française est à un tournant. Si elle se réfugie dans la défense de l’identité française au lieu d’affronter courageusement son histoire et ses responsabilités dans l’état de l’Afrique, elle choisit un chemin dangereux.

Derrière les discours convenus, c’est cela qui va se décider dans les scrutins qui se préparent. Les dirigeants français seront-ils élus pour défendre la véritable démocratie, c’est-à-dire la voix des peuples partout où elle tente de se faire entendre, ou pour défendre une puissance française nostalgique, figée dans le chauvinisme et la peur de l’autre ?

De la capacité de la France à rompre résolument avec une politique impérialiste dépend son épanouissement futur comme État démocratique sans complexes et sans préjugés.

Odile Tobner


157 - Avril 2007
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