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Djibouti. Affaire Borrel. Les pieds dans le tapis djiboutien

Publié le 1er juillet 2007 par Jean-Loup Schaal

Un communiqué publié par le Quai d’Orsay à l’origine des révélations sur les entraves de l’appareil d’Etat dans l’affaire Borrel. L’arroseur arrosé, version françafrique !

Le début de l’histoire remonte au 29 janvier 2005. Ce jour là, Hervé Ladsous, porte-parole du Ministère des Affaires étrangères, publie un communiqué affirmant que rien ne permet d’accuser les autorités djiboutiennes dans l’assassinat du juge Borrel et qu’une copie du dossier d’instruction leur sera prochainement transmise. Se doutait-il du cataclysme qui allait atteindre deux ans plus tard Jacques Chirac ?

La juge Sophie Clément avait naturellement refusé que la copie de son dossier (on parle de 30 tonnes) soit envoyée à Djibouti. Logique : plusieurs personnalités très proches du pouvoir à Djibouti étaient mises en cause. Dans ce contexte, un procès local aurait mis un terme à la recherche de la vérité, à l’identification des meurtriers et à la confirmation du commanditaire.

Du coup, Madame Borrel avait déposé une plainte pour pression sur la justice, contre le porte-parole du Ministère des Affaires étrangères. Devenu Ambassadeur de France en Chine, Hervé Ladsous a donc été entendu comme témoin assisté par les juges Pous et Ganascia. Il affirme s’être borné à publier un communiqué préparé par le cabinet du ministre de la Justice. Et d’ajouter : "Quelqu’un aurait dû connaître la bonne procédure (…), c’était le métier du ministère de la Justice !". Les deux ministères avaient seulement "oublié" le principal : l’indépendance de la magistrature. La force de l’habitude sans doute !

L’implication révelée de Jacques Chirac

L’instruction de cette plainte, en marge du dossier principal, a donc fourni les premières preuves des protections dont a bénéficié le dictateur djiboutien, Ismaël Omar Guelleh. En perquisionnant le quai d’Orsay et le Ministère de la Justice, les juges Pous et Ganascia ont fait une pêche miraculeuse. Les notes saisies sont explosives. Ainsi des instructions avaient été données, en juillet 2004, par Laurent Le Mesle, directeur de cabinet du Garde des Sceaux, Dominique Perben : "je vous remercie de veiller à ce qu’il soit apporté une réponse favorable à la demande formulée par les autorités djiboutiennes".

Pire encore : c’est l’Elysée qui, face au refus du juge Sophie Clément, a conseillé à Djibouti de porter plainte, en janvier 2006, contre la France devant la Cour Internationale de Justice de La Haye. Alors qu’elle n’en avait pas l’obligation, la France a accepté cette juridiction en août 2006, respectant ainsi ses engagements vis-à-vis du dictateur !

La situation est probablement inédite dans les annales de la République : un Président français en exercice recommandant à une puissance étrangère de porter plainte contre son propre pays. Mais Jacques Chirac, retranché derrière l’article 67 lui assurant l’immunité dans tous les actes accomplis pendant sa présidence, ne sera pas auditionné (France Info, 26 juin 07).

Elisabeth Borrel faisait également état, le 13 juin dernier, de pressions sur la presse, en citant le cas de David Severnay, journaliste à RFI. Une note diplomatique de l’ambassadeur de France à Djibouti, Philippe Selz, du 24 janvier 2005, saisie au Quai d’Orsay suggère que Djibouti a effectivement demandé sa mise à l’écart.

Le traitement de l’affaire par RFI, radio financée à 60% par le Quai d’Orsay avait provoqué les foudres de Djibouti qui avait coupé l’émetteur local.

En interne, le retrait d’un article de David Servenay sur le site internet de la station avait été dénoncé par le personnel comme "un cas de censure". Face au tollé général, la direction avait été contrainte de le remettre en ligne, mais avec une introduction présentant avantageusement la position des autorités djiboutiennes.

Les trois engagements de Sarko

A l’occasion de son entrevue à l’Elysée avec Elisabeth Borrel, Nicolas Sarkozy a pris trois engagements : convaincre la Cour de Justice de La Haye d’entendre Elisabeth Borrel, de mettre fin aux entraves de l’instruction et de faire reconnaître officiellement la thèse de l’assassinat par le Parquet de Paris. Celui-ci s’est exécuté le soir même. Cela faisait juste 5 ans que les preuves du crime étaient dans le dossier. La juge Clément avait d’ailleurs demandé, en vain, cette mise au point, alors que la thèse du suicide était encore, ces dernières semaines, relayées par Paris-Match et Europe N°1. Le coup de pied de l’âne est venu de Djibouti qui clame désormais que la justice française n’est pas indépendante…puisqu’elle s’exécute sur demande du Président de la République !

Reste le cas de Laurent Le Mesle, mis en cause dans l’affaire, à l’époque où il était directeur de cabinet de Dominique Perben. Problème : Laurent Le Mesle est devenu procureur général de Paris. Recommandera-t-il aux juges Pous et Ganascia, dépendant de sa juridiction, de convoquer Laurent Le Mesle, procureur général de Paris pour l’auditionner ? Les deux juges mettront-elles en examen leur patron ? Une confusion des genres qui pourrait se régler par une belle lettre de démission. Mais ne rêvons pas !

Le rétablissement de la vérité sur l’affaire Borrel a fait plus de progrès, en quelques semaines, que ces douze dernières années, du moins sur le plan médiatique. Grâce à la ténacité de la famille Borrel. Nicolas Sarkozy qui répète à l’envie qu’il fait ce qu’il dit s’est engagé à faire cesser toute obstruction dans le dossier. Espérons qu’il ne faille pas douze ans de plus pour faire toute la lumière sur une affaire d’Etat.

Jean-Loup Schaal

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