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Tchad

Arche de Zoé - Éloge de l’engagement

Publié le 1er décembre 2007 par Vincent Munié

En plus d’une affaire criminelle et du jeu politique de chacun des États, l’affaire de l’arche de Zoé a impliqué des journalistes. À leur insu ? La question mérite d’être posée,et les réponses en disent long sur la vision que portent les télévisions françaises sur l’Afrique.

Figurons-nous l’affaire de l’Arche de Zoé comme une commode à tiroirs. Le bâti, la structure, et le cadre en serait la Françafrique, car au fond c’est bien de cela qu’il s’agit, d’une certaine conception des relations que nous entretenons avec l’Afrique, déclinée à la sauce humanitaire cette fois.

Dans ce meuble, il y aurait des tiroirs de tailles inégales. D’abord celui de la crapulerie « de bonne foi » d’un quarteron d’apprentis sorciers humanitaires. Un autre, celui d’une diplomatie en pleine tourmente, et du comportement a priori hors de toute logique françafricaine du président tchadien. Un troisième tiroir resterait désespérément vide. Seulement traversé par nos médias incapables d’identifier et d’analyser les enjeux en cours, préférant une simple relation d’événements cueillis « brut de pomme ». De l’émotion et du sensationnel, c’est le seul désir des journaux télé et radios, espaces où la réflexion est un non-sens. Commercial. Et puis tout en bas, il reste un tiroir encore. Ce dernier n’a pas beaucoup été ouvert ces derniers temps, pas assez en tout cas : en effet le rôle même des trois journalistes impliqués dans l’expédition, mérite largement un détour. Car, en soi, il concentre tous les éléments constitutifs d’une vision collective profondément raciste de l’Afrique.

Un photographe et deux journalistes reporters d’images (JRI) se retrouvent ainsi embarqués par hasard dans le même bateau. Laissons le photographe de côté pour nous intéresser aux deux reporters TV. L’un, Marc Garmirian est en mission authentique pour l’agence Capa, le plus gros fabricant de reportages « clés en main » français. L’autre, Marie-Agnès Pelleran travaille à France 3 Marseille. Son statut est légèrement différent, puisque Mme Pelleran ne participe pas à l’opération pour le compte de sa chaîne, mais par volonté personnelle. Elle est d’ailleurs en congé humanitaire de solidarité (extension poisseuse du congé sans solde). Pour l’occasion, France 3 lui a tout de même confié une petite caméra. Après tout, il ne faut rien jeter. Mais, répétons-le, elle est d’abord une militante de l’Arche. Fort heureusement pour elle, cette espèce de mission divine d’information qui investit le journaliste à tout instant de sa vie, aura vite permis de retourner la situation en sa faveur. Ainsi sur place, Mme Pelleran était-elle encore une journaliste, même en congé. Sa carte de presse lui vaut alors d’être exonérée d’un engagement que les autres, les roturiers, devront eux payer…. ne déclare-t-elle pas être partie avec l’Arche avec « d’abord l’intention de faire un reportage » ? Mais alors pourquoi prendre un congé ? Ce corporatisme est d’autant plus écoeurant qu’il s’affranchit de toute réflexion sur le coeur du sujet : comment des journalistes parfaitement avertis de la finalité du projet, armés intellectuellement pour mesurer l’ignominie de l’affaire, ont pu aller jusqu’au bout de la mission sans jamais remettre en cause leur participation à l’affaire.

Éthique en toc

Il est clair que la présence Marc Garmirian auprès des « archistes » a largement contribué à leur crédibilité. Qu’une grosse société comme Capa décide de faire un reportage sur l’opération n’a-t-il pas servi de validation à Éric Breteau et son équipe ? Imagineraiton une télévision s’associer à une entreprise criminelle. Non, bien sûr. Mais au nom de cette « urgence » du Darfour brandie partout, tout devient permis. Y compris un gros coup de force. Bien entendu, à Capa, on ne pouvait pas se douter de l’extrême amateurisme de « l’ONG ». On était sur un terrain doublement surprotégé : l’humanitaire et toute la compassion afférente à ce simple mot, et l’Afrique où, pour l’homme blanc, tout est permis. Sur place, et c’est très clair dans ses rushes (dans leur version diffusée, on a soigneusement gommé toute présence de Mme Pelleran de sorte que la confusion ne puisse être faite, elle était journaliste), Marc Garmirian semble découvrir l’ampleur de l’escroquerie en cours. En ce sens, ses images sont édifiantes. On y voit le comportement de l’équipe se transformer au fil du temps en un remake de « Ocean 13 », où les bandits préparent, répètent et tentent de tout prévoir de leur mauvais coup. La question se pose alors de savoir si Marc Garmirian va laisser l’opération se dérouler jusqu’au bout. Tout le monde connaît la réponse : oui. Après sa libération, il s’expliquera et considèrera que son devoir de journaliste était de ne « pas prendre parti », « juste d’observer  ». Et de brandir dans un coup de gueule sur un plateau télé une espèce « d’éthique » de son métier. Mais de quelle éthique s’agitil  ? Comment l’opinion l’aurait-il jugé s’il s’était agi de meurtres ?

En réalité certainement se serait-il désolidarisé. Mais le vol pur et simple de 103 enfants ne méritait pas selon lui cette décision. En France, avec des enfants blancs, il n’aurait pris aucun risque. Oui… mais voilà. On est au Tchad. Et au nom de cette mission sacrée de l’homme blanc en Afrique, les lois n’ont plus le même sens. L’urgence, telle qu’elle est rapportée par nos médias en quête d’émotion, autorise tout. Le discours d’Eric Breteau était celui-ci : « De toute façon, quoi que l’on dise, les enfants auront une meilleure vie en France qu’ici ».

Ici, donc, chez les Noirs, la famille n’aurait aucun sens ! Sait-il seulement, qu’au Soudan, une mère porte son enfant neuf mois dans on ventre, exactement comme chez nous. Que la douleur physique est la même quelle que soit la couleur, qu’il n’y a aucune de culture affranchissant les parents d’un lien profond avec leur enfant ? L’humanitaire produit par ces gens est le moule négatif des ventes d’armes, et autres barbouzeries élyséennes : les Noirs ont besoin des Blancs pour s’en sortir. Heureusement, la France grouille de pseudos héros sortis tout droit de Tintin au Congo.

Éthique journalistique ? Nécessaire achèvement d’un reportage trash plutôt… Il n’y a qu’une seule vérité : si l ‘opération avait suivi son cours, des parents auraient cherché leur enfant peut-être toute une vie. Et les auraient pleurés. Et si un jour l’histoire leur aurait été relatée, qu’aurait-il alors pensé de ce journaliste qui au nom de l’éthique journalistique avait laissé leur enfant se faire enlever ? Que ce type est une ordure.

Bien sûr, Marc Garmirian n’a rien voulu de tout cela, et sa bonne foi n’est pas en cause. Cependant, la bonne foi n’exonère pas de la complicité. On ne saurait trop lui conseiller de (re)lire Albert Londres ou André Gide pour comprendre ce qu’est le vrai journalisme.

Quoi qu’il en soit, ce drame s’est passé en Afrique. Et ses appréciations ont été guidées par la vision hypocrite et pleine de raccourci que les Français ont du continent. Contaminé par le paternalisme dégoulinant de ces ONG de bazar, incapable de saisir le sens de ses actes, cette permissivité emballée dans le cellophane du journalisme fut d’abord un acte raciste.

Vincent Munié

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