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République démocratique du Congo

Goma accouche d’une petite Espérance

Publié le 1er février 2008 par Sharon Courtoux

À l’issue de plus de deux semaines de négociations laborieuses, les groupes armés congolais en conflit dans le Kivu ont signé un acte d’engagement par lequel ils déclarent solennellement déposer les armes. Il s’agit maintenant de construire la paix… mais tout reste à faire.

Ces groupes armés, par le document qu’ils ont signé le 23 janvier à Goma, se sont engagés à un cessez- le-feu total et immédiat, à s’abstenir de tout acte nuisible à la paix, à désarmer et réintégrer l’armée nationale et au respect des Droits de l’homme [1]. Ce document met en place une commission technique mixte Paix et Sécurité, sous la coprésidence du gouvernement et de la facilitation internationale chargée d’examiner et finaliser les modalités d’application de son contenu. L’acte d’engagement a également été signé par le ministre d’Etat congolais chargé de l’Intérieur, le président de la conférence sur la paix, des élus régionaux, des représentants des Nations unies, de l’Union européenne, de l’Union africaine et des États-Unis. Le lendemain, Kinshasa a décrété le cessezle- feu, donnant ordre formel aux commandants des deux régions militaires de l’est de la république démocratique du Congo (RDC). Le gouvernement s’est également engagé à présenter au Parlement un « projet de loi d’amnistie pour fait de guerre et insurrectionnels, couvrant la période de juin 2003 à la date de la promulgation de la loi » (excluant les crimes de guerre, contre l’humanité et le génocide).

Avant d’en arriver là, il a fallu d’intenses négociations et une forte pression de ce que l’on nomme la « facilitation internationale » menée par l’envoyé spécial de l’UE, Roeland van de Geer, le représentant de l’ONU Alan Doss, et l’américain Tim Shortley [2]. Le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) du général insoumis Laurent Nkunda exigeait une loi d’amnistie dont bénéficierait celui-ci puisqu’il est visé par un mandat d’arrêt. Le CNDP a obtenu satisfaction (sauf pour crimes de guerre, qu’il a certainement commis au même titre d’ailleurs que les autres forces armées du Kivu. On fera donc sans aucun doute semblant de l’ignorer). C’est également le CNDP qui a obtenu que la commission technique mixte soit coprésidée par la facilitation internationale.

Reste la question des FDLR (groupe armé Hutu rwandais comprenant d’anciens génocidaires). Le CNDP avait posé comme condition de l’arrêt des hostilités, la maîtrise définitive de ces milices commettant des atrocités depuis treize ans. Kinshasa, souhaitant conclure l’acte d’engagement sans attendre, refusait d’accepter cette condition. Finalement, l’acte d’engagement, dans son paragraphe concernant les modalités du futur brassage, stipule qu’elles seront déterminées « en tenant compte de la présence des groupes armés étrangers visés par le communiqué conjoint de Nairobi du 9 novembre 2007 ». Le communiqué de Nairobi, publié d’un commun accord par le Rwanda et la RDC, s’engageait à mettre fin aux hostilités en mettant au pas les troupes de Laurent Nkunda, avec un préalable : la mise hors d’état de nuire des FDLR. À ce jour, rien n’a été entrepris dans ce sens. Une question d’autant plus délicate à régler pour Kinshasa qu’il a utilisé ces éléments armés contre les troupes rwandaises et, jusqu’à récemment, contre celles de Laurent Nkunda.

L’espoir de voir revenir la paix au Kivu est partagé par toutes les populations dont les conditions de vie sont surtout des conditions de mort.

Cependant, pour qui a suivi les déclarations des différentes communautés dans cette région, il est évident que les haines et les méfiances sont plus vives que jamais. Comme l’écrit Colette Braeckman (Le Soir du 24 janvier) : « La réconciliation reste à construire et la communauté internationale devra plus que jamais s’engager à aider à régler une situation qu’elle a contribué à créer en 1994, lorsque le Kivu a été obligé d’accepter sur son territoire les “bergers du génocide. »

Notons, pour terminer, la grande discrétion française à l’occasion de cette conférence [3]. Ce sont les États-Unis qui s’y impliquent, au nom de leurs intérêts en particulier et des intérêts occidentaux en général. Si rien n’incite à l’optimisme, on ne peut qu’appeler à ce que quelque « miracle » contraigne ces ambitions d’inclure dans leur agenda les conditions de la survie de la petite Espérance.

Sharon Courtoux

Lumumba, en 1960 : « Une lutte de larmes, de feu et de sang »

Le 30 juin 1960 est le jour de la proclamation de l’indépendance du Congo, actuelle République démocratique du Congo. Dans la grande salle du palais de la Nation à Léopoldville, actuel Kinshasa où se déroule la cérémonie, Patrice Emery Lumumba, Premier ministre du Congo, est présent aux côtés du président Joseph Kasavubu. Le roi Baudouin de Belgique préside la cérémonie et prononce un discours au ton paternaliste dans lequel le royaume de Belgique jette les bases du néocolonialisme sur le nouvel État indépendant. Le président Kasavubu répond avec mollesse et diplomatie. Patrice Lumumba, le Premier ministre, prend la parole, dans un autre ton, défiant le protocole : « (...) Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. C’est une lutte qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage, qui nous était imposé par la force.
« Ce que fut notre sort en quatre-vingts ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire.
« Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu’à un noir on disait « tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « vous » honorable était réservé aux seuls blancs ?
« Nous avons connu nos terres spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort, nous avons connu que la loi n’était jamais la même, selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou, croyances religieuses : exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort même. Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillotes croulantes pour les noirs : qu’un noir n’était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens, qu’un noir voyageait à même la coque des péniches au pied du blanc dans sa cabine de luxe. « Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères, ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient pas se soumettre à un régime d’injustice ?
« Tout cela, mes frères, nous en avons profondément souffert, mais tout cela aussi, nous, que le vote de vos représentants élus a agréés pour diriger notre cher pays, nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre coeur de l’oppression colonialiste, nous vous le disons, tout cela est désormais fini.
« La république du Congo a été proclamée et notre cher pays est maintenant entre les mains de ses propres enfants (.) ».

Patrice Lumumba sera assassiné six mois plus tard, le 17 janvier 1961.

[1] Nos lecteurs peuvent trouver le texte de l’acte d’engagement (à lire) sur le site de Survie.

[2] L’émissaire spécial pour la résolution des conflits de Jendayi Frazer, adjointe de Condoleeza Rice.

[3] Plusieurs titres de la presse kinoise font état d’informations selon lesquelles le président français, Nicolas Sarkozy, qui se rend en Angola au mois de février, ferait un crochet par Kinshasa à l’occasion de ce déplacement. Qui vivra verra…

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