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Comores

Anjouan la carte du séparatisme

Publié le 1er avril 2008 par Pierre Caminade

La complicité de la France pour dérober le sécessionniste d’Anjouan, Mohamed Bacar, à la justice comorienne, jette à nouveau une lumière crue sur le rôle de l’Élysée dans les multiples crises séparatistes depuis 1997. Objectif : affaiblir les Comores pour garder Mayotte.

« Parallèlement à l’examen de la demande d’asile au regard des conditions dans lesquelles elle aura été déposée, Monsieur Bacar fera l’objet de procédures judiciaires appropriée » a déclaré Pascale Andréa ni, porte-parole du ministère des Affaires étrangères (MAE). Le dictateur d’Anjouan, Mohamed Bacar, venait d’être chassé du pouvoir par une intervention des troupes de l’Union des Comores (UC) et de l’Union Africaine (UA), pour mettre un terme à une nouvelle sécession liée au refus d’organiser des élections normales de présidence d’île sur Anjouan en mai 2007 (cf. Billets n°160). Fidèle à elle-même, la France a accueilli à Mayotte le séditieux déchu, et l’a transféré à la Réunion pour l’éloigner des vives manifestations qui ont éclaté dès que les Anjouanais vivant à Mayotte ont appris que Nicolas Sarkozy avait ainsi décidé de dérober Bacar à la justice comorienne. Des mandats d’arrêts internationaux avaient été déposés par l’UC contre lui une semaine avant, pour rébellion et torture...

Le prix de la fidélité

Qu’importe : cet homme n’a jamais trahi la France, et cette fidélité-là est la seule qui compte. L’heure est donc à l’improvisation rhétorique pour justifier l’organisation de la fuite de Bacar.

Comment Sarkozy va-t-il maintenant pouvoir sauver la face devant la communauté internationale ? Comment écarter les accusations envers la France d’être, depuis 1997, l’incitateur en sous-main, des crises séparatistes qui ont achevé de détruire les Comores (alors Fédération, devenue Union en concession aux séparatistes) ?

Yves Jégo, le secrétaire d’Etat à l’Outre-mer en bizutage à Mayotte, est aussi de corvée : « de nombreux citoyens anjouanais, auteurs des actes répréhensibles [lors des protestations à Mayotte, le jeudi 27 mars], ont été interpellés et seront fermement jugés. » Il a dû comprendre très vite que le maintient de Mayotte-la-comorienne dans l’outre-mer français, en violation du droit international (faut-il le rappeler ?), n’est dû qu’à cette série de crises séparatistes conduites par des militaires franco-comoriens et autres mercenaires ex-collaborateurs de Bob Denard.

Vers l’asile politique ?

Revenons aux promesses du Ministère des Affaires étrangères : quelles seraient les « procédures judiciaires appropriées », en France, concernant un Comorien qui a commis tous ses forfaits aux Comores, et qui fait l’objet d’un mandat d’arrêt international ?

La seule solution défendable par Sarkozy serait l’extradition vers l’Union des Comores : mais il préfèrera prendre une position intenable, et la France poussera certainement le bouchon jusqu’à accorder l’asile politique à Bacar. Elle n’en est plus à cela près dans cet archipel, après la déportation du président Djohar, et les multiples relaxes de Bob Denard suite à ses coups d’État. Notre pays a bien accueilli à bras ouverts les dignitaires du régime génocidaire rwandais, et une bonne partie de ceux-là sont d’ailleurs installée à Mayotte.

La procédure engagée contre Bacar et ses 23 hommes débarqués à Mayotte pour «  séjour sans titre, importation, port et transport d’armes prohibées  » a très vite été annulée pour vice de forme par le tribunal correctionnel de Saint-Denis de la Réunion. Il n’existe aucun accord d’extradition entre la France et les Comores.

Pour faire bonne figure, la France s’était tout de même sentie obligée de transporter les troupes tanzaniennes jusqu’à l’île voisine de Mohéli. Les Soudanais sont venus par leurs propres moyens. Les Sénégalais, qui devaient aussi être engagés dans cette opération sous mandat de l’UA, ne se sont pas déplacés. Quant à l’Afrique du Sud, elle joue un jeu trouble et virevoltant : elle a refusé de s’engager contre Bacar. Les relations entre Nicolas Sarkozy et Thabo Mbeki (l’un des rares Africains à avoir défendu le discours de Dakar) sont une pierre angulaire de l’évolution géopolitique de la région, qui reste à analyser. Ce dernier a estimé que l’intervention à Anjouan replongeait les Comores « dans leur passé violent au lieu de résoudre la crise de façon pacifique » (www.lepoint.fr). Ira-t-il jusqu’à accueillir Bacar l’exilé ? Loin de la dispute Mbeki-Chirac lors des médiations en Côte d’Ivoire, Sarkozy a recruté un émissaire de poids pour la Françafrique.

Pierre Caminade

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