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République démocratique du Congo

Un colonel français mène la torture

Publié le 1er mai 2008 par Victor Sègre

La télévision publique suédoise SVT a diffusé, le 2 avril, un reportage intitulé « le destin de Joseph » [1] du nom d’un jeune Congolais torturé en juillet 2003 par des soldats français présents en République démocratique du Congo (RDC) dans le cadre de l’opération Artémis. Dérapage ou tradition ?

Selon des militaires suédois, la victime a été interrogée et a subi, durant plusieurs heures, différentes tortures dans la base militaire franco-suédoise Chem-Chem : strangulation avec un lacet, supplice de la baignoire, électricité et enfin simulation d’exécution publique. Menées par le colonel Rastouil, certaines se sont déroulées publiquement, et de toute façon « c’était comme si on étranglait un chat : personne dans le camp ne pouvait éviter de l’entendre. Celui qui dit qu’il n’a pas entendu est un menteur », affirme un des témoins. Le congolais a ensuite été officiellement relâché quelques heures après sa capture, à plusieurs kilomètres de distance. «  La question est de savoir où », s’interroge un militaire suédois. « Si c’est dans le camp de ses adversaires, cela signifie un arrêt de mort. »

Les zones d’ombres de l’opération Artémis

Artémis avait déjà à l’époque suscitée des interrogations. Officiellement, il s’agissait d’empêcher « une catastrophe humanitaire » en Ituri et de sécuriser la ville de Bunia, enjeu d’une lutte meurtrière, après le retrait des troupes ougandaises, entre deux factions : l’Union des patriotes congolais (UPC), qui prétendait représenter l’ethnie Héma, et le Front des nationalistes intégrationnistes (FNI) qui prétendait représenter l’ethnie Lendu. [2]

Le mandat de la force européenne étant très limité dans le temps et dans l’espace, les massacres s’étaient poursuivis hors de Bunia, en grande partie vidée de ses habitants ; et la mission s’était achevée sans qu’aucune amélioration ne soit apportée à la crise régionale. En revanche, de fortes suspicions pesaient sur la diplomatie secrète française, accusée à demi-mots quelques mois auparavant par des officiers sud-africains d’avoir réarmée les FDLR dans sa guerre de l’ombre contre le Rwanda.  [3]

Artémis avait également été soupçonnée d’avoir en fait servi à rééquilibrer le rapport des forces entre le FNI et l’UPC, au détriment de cette dernière (les Héma étant apparentés aux Tutsi dans les représentations ethnistes héritées de la période coloniale et toujours en vigueur dans l’armée française). Les militaires français d’Artémis s’étaient aussi félicités d’avoir remis à l’Ouganda des armes confisquées à l’UPC. Or c’est ce pays qui armait à ce moment le FNI et d’autres milices... Artémis était originellement une opération française, transformée ensuite en opération européenne, la première du genre en Afrique. Mais très peu d’autres pays avaient contribué autrement que de manière purement symbolique. La Suède y avait envoyé ses forces spéciales : 80 hommes du Groupe Spécial de Sécurité (SSG) et la Compagnie d’action des parachutistes.

Impunité

Faces aux tortures infligées par les militaires français, certains des soldats suédois s’étaient immédiatement plaints à leur chef, le lieutenant-colonel Hans Alm. Mais ce dernier se serait contenté de demander un peu plus de discrétion au colonel Rastouil et avait étouffé le rapport qu’un de ses soldats souhaitait faire remonter au quartier général de l’armée à Stockholm. A son retour de mission, Alm était promu colonel ; Rastouil est depuis devenu général. Il a commandé le 1er RPIMa à Bayonne puis le service Action de la DGSE. Il est aujourd’hui membre du Centre des Hautes Etudes Militaires (CHEM) et à l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (IHEDN). Alm a été décoré en France, tandis que Rastouil recevait du roi de Suède « l’une des plus hautes décorations que la Suède puisse donner à un étranger. »

A leur retour de RDC, d’autres soldats faisaient malgré tout remonter l’information auprès de leurs supérieurs, et le chef des armées Håkan Syrén en était personnellement averti à l’été 2006. Il a toutefois fallu attendre qu’un officier présent en RDC délivre un rapport officiel à son unité pour qu’une enquête officielle soit déclenchée au printemps 2007. La Défense nationale suédoise a communiqué le contenu de ce rapport à son homologue française en décembre 2007, et celle-ci a été invitée à prendre part à l’enquête, demande restée sans réponse. Le mois dernier, le ministre de la Défense suédois, Roger Magneraad, a publiquement accusé les soldats français d’avoir « utilisé des méthodes s’apparentant à la torture ». Le colonel Hans Alm qui servait à nouveau au côté des militaires français au sein de l’Eufor, cette fois au Tchad, a été relevé de son commandement en attendant le résultat d’une enquête interne, de même que le chef des forces spéciales. Côté français, on a d’abord affirmé qu’une première enquête n’avait « pas permis de corroborer les allégations  » des militaires suédois. Juste avant la diffusion du documentaire, quelques articles ayant paru dans la presse française, le chef d’état-major des armées, le général Jean-Louis Gergolin, a décidé de confier une nouvelle enquête « approfondie » à l’Inspection des forces en opérations, sous la direction du général Paimbault. « Si ces faits étaient confirmés, ils seraient sanctionnés de manière impitoyable », affirmait de son côté le porte-parole adjoint de l’état-major des armées à Paris, le général Christian Baptiste. L’enquête « approfondie », menée « avec le soutien et la collaboration des forces armées suédoises » a livré ses résultats moins d’un mois après avoir été déclenchée : le jeune congolais « fortement suspecté d’appartenir à l’UPC (...) n’a subi ni torture, ni sévices ». L’interprétation initiale suédoise a simplement « été troublée par des conflits de personnes et une perception erronée de la situation », selon un communiqué du ministère de la Défense. La Libre Belgique ne se trompait pas, qui affirmait le 3 avril : « Une enquête internationale doit être ouverte car la seule enquête française ne peut être crédible. Le gouvernement français ayant pour habitude de nier les actes délictuels et criminels de ses citoyens en Afrique. Ou tout simplement de faire en sorte qu’ils échappent à la justice des pays africains. » A fortiori s’il s’agit de militaires…

Dérapage ou tradition ?

Christophe Rastouil n’était pas un simple soldat : il donnait l’exemple. Son supérieur à l’époque à la tête du COS était le général Poncet. Ce dernier dirigeait, en Côte d’Ivoire, l’opération Licorne au moment du carnage commis par l’armée française en novembre 2004. Il est également accusé par ses subordonnés d’avoir ordonné le meurtre d’un Ivoirien, Firmin Mahé, en 2005.

« Que peut-on penser de tout ça ? », S’interroge sur son blog Jean-Dominique Merchet, le journaliste de Libération en charge des questions de défense. « Le contexte peut expliquer des dérapages, pas les justifier. En RD Congo, les militaires européens se sont retrouvés plongés dans un univers d’une extrême violence, avec des tueries, des scènes de cruauté et des actes d’anthropophagie. » Le même journaliste avait estimé à l’époque du meurtre de Mahé : « Une chose semble incontestable ; depuis sa mort, la situation est redevenue très calme dans la région » [4]. Sauf que Firmin Mahé n’était finalement pas le dangereux « coupeur de route » que les soldats français croyait avoir étouffé...

La « sauvagerie » africaine et la « barbarie » arabe ont toujours justifié le recours à des procédés spéciaux de la part de l’armée française en Afrique. Le contexte congolais n’explique rien : le FNI qui a bénéficié de l’indulgence de l’armée française n’était pas moins criminel que l’UPC ; et la RDC n’est pas le seul pays où de tels procédés ont été mis en oeuvre par des militaires français. Certaines méthodes n’ont jamais été reniées depuis l’époque où leur utilisation était théorisée et mise en oeuvre à grande échelle en Algérie par les tenants de la guerre antisubversive. Dans le documentaire de la SVT, le Lieutenant-Général suédois Johan Kihl estimait : « des choses comme ça [la torture utilisée contre le jeune congolais] ne servent pas à extraire des renseignements, il s´agit de terrifier des gens ». En 2003, l’officier suédois qui commandait les forces spéciales en Ituri affirmait : « Nous avons appris l’Afrique aux côtés des Français », ce à quoi Rastouil répondait : « Nous nous sommes efforcés de leur donner les clés pour s’adapter. » ( Le Monde, 01/11/2003).

Ce double héritage, la nostalgie coloniale et les techniques de la « guerre révolutionnaire », est particulièrement cultivé au sein des troupes de marine et des forces spéciales. Il débouche inévitablement sur des actions criminelles de plus ou moins grande ampleur. L’impunité à nouveau réaffirmée aujourd’hui par la hiérarchie militaire vaut encouragement.

Victor Sègre

[1] Documentaire de Sven Bergman, Joachim Dyfvermark et Fredrik Laurin dont le résumé traduit en français peut-être consulté sur le site de la SVT : [http://svt.se/svt/jsp/Crosslink.jsp...],[http://svt.se/svt/jsp/Crosslink.jsp...],

[2] Les deux mouvements se sont rendus coupables de nombreux crimes contre l’Humanité. Sur ce point comme sur les enjeux régionaux et les origines du conflit, lire « ituri couvert de sang », rapport de Human Right Watch, juillet 2003.

[3] Cf. Billets d’Afrique n°110, janvier 2003. C’est également au cours de l’opération Artémis qu’Abdul Ruzibiza, le principal témoin du juge Bruguière, avait été exfiltré par la DGSE.

[4] Jean-Dominique Merchet : « La Grande Muette l’est beaucoup moins qu’on le croit généralement  », Chat avec les lecteurs de Libération,6 décembre 2005.

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