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Mauritanie - Un pas en avant, trois en arrière pour le nouveau gouvernement

Publié le 7 août 2008 (rédigé le juillet 2008) par Issa Bâ
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Parce que son gouvernement était critiqué de toute part et ne gérait plus grand-chose, Zeine ould Zeidane a présenté sa démission après un an aux manettes. Sidi ould Cheikh Abdallahi (Sidioca), le premier président mauritanien élu sans fraude en 2007, a confié le 11 mai dernier le poste de Premier ministre à Yahya Ould Ahmed El Waghef. Ce dernier, homme de confiance de Sidioca, faisait déjà office de Premier ministre en tant que secrétaire général de la présidence. Poste depuis lequel il gérait des dossiers importants comme le retour des négro-mauritaniens déportés dans les années 1989-1991 ou le Programme spécial d’intervention lancé en réponse à la crise alimentaire et à la pauvreté galopante. L’homme avait également piloté la création du nouveau parti présidentiel, le PNDD-ADIL, dont il a tout de suite occupé la présidence.

Sidioca reprend la main

Autant le précédent gouvernement était apolitique et paraissait purgé des scories de l’ancien régime, autant celui-ci ne peut que raviver les craintes d’un retour du passé.

Déjà, lors de la constitution du parti présidentiel, l’opposition et une partie des médias avaient crié au retour du parti-Etat. Cela semble se confirmer au vu du nouveau gouvernement dans lequel vingt et un postes sur trente reviennent à ce PNDD. Dans les ministères-clés, seuls la pêche (deuxième ressource du pays), la santé et l’agriculture et l’élevage lui échappent.

Ainsi, Sidioca, face à des critiques d’impuissance, semble reprendre la main. Il offre, outre un trust à son parti, cinq postes à ses proches et reconduit certains de ses anciens ministres en charge de dossiers importants.

Le retour du refoulé tayiste

Mais le pouvoir du président est-il si certain quand on assiste à un tel retour en force des apparatchiks du système Taya ? En effet, un des premiers ministres de l’ancien autocrate, six de ses ministres et cinq de ses anciens pions ont obtenu des postes, presque tous stratégiques : économie et finances, intérieur, affaires étrangères et coopération, justice, pétrole et mines, secrétaire général du gouvernement et secrétaire d’Etat à la présidence. Dans la série des influences tayistes, deux nationalistes pan-arabes (idéologie très en vogue un temps) et des caciques tribaux accèdent également à la notabilité gouvernementale.

Sidioca sortirait-il du bois, assumant son rôle d’héritier du système Taya et du CMJD (comité militaire ayant renversé l’ancien dictateur et composé de ses plus proches collaborateurs) ou se fait-il forcer la main par ceux, issus de la nomenklatura tayiste, qui l’ont mis sur scène ? Quoiqu’il en soit, ces deux hypothèses semblent accréditer la théorie selon laquelle le coup d’Etat d’août 2005 (qui a renversé Taya) et la transition militaire n’étaient qu’une révolution de palais visant à éviter la tourmente inéluctable qui se préparait et qui aurait risqué de tous les emporter.

Une trentaine de cadres du PNDD, dont le secrétaire général, ont dénoncé ce retour aux vieilles pratiques en démissionnant du parti le 24 juin. Le parti UDP, qui appartenait de longue date à la majorité présidentielle, a également quitté cette dernière, officiellement pour les mêmes raisons, mais on peut supputer que ce serait plutôt lié au fait qu’ils n’aient pas eu de poste ministériel.

Le sort de l’opposition

L’opposition, quant à elle, sort de ce nouveau gouvernement encore plus affaibli. Déjà, le puissant parti APP de Messaoud ould Boulkheir, bête noire de Taya, avait rejoint Sidioca dès le second tour de l’élection présidentielle à la suite de divergences entre ce dernier et le leader de l’opposition, Ahmed ould Daddah (RFD) qui aurait tenu des propos à caractère racistes. Dans ce nouveau gouvernement, ils obtiennent trois postes ministériels (un de moins que précédemment).

Aujourd’hui, c’est au tour du petit parti UFP de Mohamed ould Maouloud d’aller à la soupe pour deux places. Ce parti qui se présentait comme opposant résolu à Taya l’était surtout parce que ce dernier a toujours refusé de les coopter. L’UFP a par ailleurs souvent nié les persécutions dont ont été victimes les populations négro-mauritaniennes (Peuls, Soninkés, Wolofs et Bambaras).

Les islamistes de Tawassoul quittent également l’opposition pour se rallier obtenant ainsi deux ministères. Leur leitmotiv : la rupture des relations entre la Mauritanie et Israël, question qui doit faire l’objet d’un référendum promis depuis la campagne électorale de 2007 par Sidioca. En faisant entrer des islamistes modérés au gouvernement, Sidioca fait le calcul de calmer la fièvre religieuse qui commençait à monter dans le pays depuis quelques années et qui a culminé ces derniers mois avec les attentats que l’on sait.

Ne restent plus comme opposants de poids, que l’inamovible Ahmed ould Daddah et son parti le RFD, qui avaient été battu par Sidioca en 2007. Depuis les premières élections présidentielles de 1992 et sa victoire sur Taya, Ahmed ould Daddah ne cesse d’être contesté, d’abord pour son refus d’engager un bras de fer dans la rue avec le dictateur à ce moment-là. Des critiques qui ciblent aussi son supposé opportunisme, autoritarisme, racisme mais aussi son goût pour la richesse. Enfin, on lui reproche les concertations qu’il a toujours eu avec Taya.

Ainsi, des mouvements divers n’ont cessé de faire dissidence de son parti, puis de l’opposition qu’il chaperonnait.

Un autre parti relativement important de l’opposition a refusé de prêter allégeance à ce pouvoir, il s’agit de l’AJD-MR d’Ibrahima Sarr, candidat qui avait obtenu un peu moins de 10 % aux présidentielles, et dont le nouveau parti se structure petit à petit. Ce parti paraît (avec toutes les réserves de mise) être le seul d’opposition véritablement crédible. Il demande le règlement de la question des déportés et du passif humanitaire et une véritable politique efficace contre l’esclavage. Il remet surtout en cause le trust des maures blancs sur les pouvoirs politiques et économiques en Mauritanie.

Issa Bâ

Voir aussi : Mauritanie - Le jeu dangereux du terrorisme

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