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FRANCE

Mission d’info ou d’intox ?

Publié le 1er septembre 2008 par Pierre Rohman

La mission d’information sur les relations franco-africaines a brillé par sa discrétion jusqu’à l’incident qui a provoqué, début juillet, le report de la publication de son rapport. Est-ce le reflet de l’impuissance et du désintérêt des parlementaires en matière de politique étrangère ?

La mission d’information sur les relations franco-africaines, créée au sein de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale et présidée par le député UMP Jean-Louis Christ a débuté ses travaux début septembre 2007, en toute discrétion puisque aucune communication publique sur le sujet n’est intervenue pendant plusieurs semaines.

Percevant tout de même l’intérêt potentiel de la démarche, les ONG membres de la Plateforme citoyenne France-Afrique ont rapidement tenté d’en savoir plus, rencontrant le président de la mission pour lui remettre leur Livre Blanc pour une politique de la France en Afrique responsable et transparente.

Un rapport de plus...

Très vite, les ONG comprennent que la mission n’ira pas très loin. Dans un courrier adressé à l’ensemble des députés de la mission, ils exposent un certain nombre de revendications sur la forme et le contenu de ce travail, réclamant des séances publiques, l’audition de témoins africains de la société civile, insistant en particulier pour que l’ensemble de sujets clés soient traités (ingérence militaire, économique, violation des droits de l’homme, etc.).

Le président de la mission est du reste le premier à relativiser la portée du rapport qui en sera issu : « Un volume de plus sur une étagère de l’assemblée, mais peut être le début d’un travail collectif pour plus de contrôle parlementaire  », leur confie-t-il.

Une mission d’information, rappelons-le, a moins de pouvoir qu’une commission d’enquête et la durée des travaux envisagée, dès le départ, laisse difficilement augurer d’un vrai bilan critique de la politique de la France en Afrique. Du reste, des tensions entre certains députés de la mission n’ont pas tardé pas à apparaître.

Frères ennemis

La présence d’un proche de Nicolas Sarkozy particulièrement bien connecté aux réseaux françafricains, Patrick Balkany, pouvait le laisser envisager mais celui ne participera quasiment pas aux travaux, réduisant de fait sa capacité de nuisance redoutée par certains députés. C’est entre Jean-louis Christ et le rapporteur de la mission, Renaud Dutreil que les tensions sont les plus vives. Affrontement idéologique entre un démocrate-chrétien, sarkozyste très modéré (et converti tardivement), à la lecture un peu caritative des relations franco-africaines et un jeune loup de l’UMP réputé pour son libéralisme et sa proximité avec certains réseaux (c’est lui qui aurait suggéré à Nicolas Sarkozy de décerner la légion d’honneur à Robert Bourgi [1]) ? Ou simple querelle de leadership entre un député peu charismatique et sans visibilité nationale et un élu médiatique réputé pour son ambition débordante, qui a envisagé un temps le secrétariat d’État à la coopération (d’après la Lettre du Continent, 11 octobre 2007). Difficile à ce stade d’en tirer une conclusion, toujours est-il que cette rivalité multiforme a eu des incidences sur le déroulement des travaux, provoquant le rebondissement spectaculaire au début de ce mois de juillet avec le rejet par la mission du rapport présenté par Dutreil et le prolongement du mandat de cette mission. Peut être l’échec de trop pour l’ancien ministre des PME, après une défaite cuisante aux municipales à Reims quelques mois auparavant.

Le 5 août 2008, il annonce sa prise de distance avec la vie politique et son départ pour les Etats-Unis suite à son recrutement par le groupe LVMH.

Sans être une nouveauté de l’ère Sarkozy, ce type de reconversion reste toutefois bien dans l’air de ce nouveau quinquennat dans lequel la proximité entre politique et affaires est totalement banalisée.

Mais revenons sur les quelques mois qui ont précédé ce mini clash au sein de la mission d’information. De septembre 2007 à juin 2008, la mission se réunit plus ou moins régulièrement et auditionne, toujours à huis clos une liste assez fournie de dirigeants français passés et actuels (anciens ministres de la coopération, dirigeants de l’AFD, responsables de cabinets ministériels), de journalistes spécialisés (Laurent Dersu de La Croix, Philippe Bernard du Monde, Antoine Glaser de La Lettre du Continent), de chercheurs et autres personnalités (Philippe Hugon, Eric Orsenna). Même si les premières auditions laissent apparaître une polarisation des critiques sur le domaine réservé élyséen et l’inertie au changement présente au plus haut sommet de l’exécutif, les conseillers « Afrique » de la cellule diplomatique de Nicolas Sarkozy ne seront auditionnés qu’à la fin de la mission. Claude Guéant (secrétaire général de l’Elysée, très actif sur certains dossiers, notamment au moment de la réconciliation spectaculaire avec Omar Bongo, en avril 2008), et Henri Gaino (auteur du trop fameux discours de Dakar) ne seront pas entendus.

Echec prévisible ?

Côté africain, les auditions sont plus rares, on notera tout de même un déplacement de la mission d’information à Addis Abeba pour rencontrer l’ancien président malien Alpha Oumar Konaré, parfois auteur de critiques courageuses de la politique française en Afrique.

La société civile, malgré l’insistance de la Plateforme citoyenne France Afrique est peu entendue et on le verra, peu écoutée. Le président de Coordination Sud, auditionné sur la question de l’Aide publique au développement, quatre représentants de la plateforme citoyenne France-Afrique et un représentant tchadien de la plateforme Publiez ce que vous payez, font figure d’exceptions. Du reste, les députés ne se bousculent pas pour assister aux auditions, les priorités des parlementaires semblant ailleurs. Les membres de la plateforme citoyenne rapportent, par exemple, que leur courrier aux dix membres de la mission n’a obtenu aucune réponse hormis celle du président et que le jour de leur audition, aucun député de l’opposition n’était présent. Ce jour là pourtant, Renaud Dutreil, mi-figue mi-raisin, est bien à sa place et se fait remarquer par quelques questions sur les réseaux de la Françafrique (« alors comme ça ils existent encore, vraiment ? »), voire carrément provocantes sur le « consensus à la gabonaise » comme modèle éventuel de démocratisation et insiste plusieurs fois sur les mécanismes privés de financement du développement. On comprend alors que l’ambition critique du rapport préparé par le député avec les services de l’assemblée sera sérieusement émoussée.

Mauvais sous tous rapports

Quelques jours avant la remise officielle du rapport, quelques personnes voient circuler une version finale encore « sous embargo ». Choc attendu mais choc tout de même. Au lieu du rapport attendu, prélude à un nécessaire aggiornamento, c’est un véritable document de prospective économique, digne du Medef qui s’étale sur quarante pages, desquelles les mots qui fâchent (« dictature », « corruption », « répression », « ingérence ») sont totalement absents. A l’inverse, les termes « intérêts économiques », « investissement », les références à la Chine et à l’Inde inondent les chapitres.

Effet médiatique ou baroud d’honneur, Jean-Louis Christ monte au créneau dans la presse (La Croix, Le Monde, Le Journal du dimanche) le 8 et le 9 juillet et en profite pour régler ses comptes avec le rapporteur Renaud Dutreil, descendu en flèche par son « camarade » avant d’être sommé par les députés de la mission (majorité et opposition réunie) de revoir sa copie et de s’intéresser davantage, par exemple, aux questions liées à la démocratisation et aux droits de l’homme. Les travaux de la mission sont ainsi prolongés de quelques mois. Peut être une occasion de leur donner plus de visibilité et de susciter un investissement accru des députés, à moins que les réactions au sommet de l’exécutif provoquées par cet incident n’aient raison du sursaut d’honneur des parlementaires de la mission et de leur président.

La rumeur d’une publication très rapide d’une version définitive et quasi identique du rapport, destinée à ne pas mécontenter Nicolas Sarkozy circule déjà…

Pierre ROHMAN

[1] C’est Nicolas Sarkozy lui-même qui en a fait la concession lors de l’allocution de remise de la distinction.

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