Survie

Le retour de la junte militaire

(mis en ligne le 1er octobre 2008) - Issa Bâ

Le renversement cet été du président Abdallahi après trois ans de transition démocratique illustre une nouvelle fois la main mise des militaires sur le pays. La France a condamné mais « oublie » de réclamer le rétablissement du président déchu dans ses fonctions.

Le mercredi 6 août, la radio d’Etat annonce le limogeage par le président Sidi Ould Cheikh Abdallahi des quatre officiers à la tête de l’armée : son chef d’Etat-major particulier et commandant de la garde présidentielle, le général Ould Abdelaziz, les chefs d’Etat-major de l’armée nationale, le général Ould Ghazwani, ainsi que ceux de la garde nationale et de la gendarmerie. La réaction ne se fait pas attendre. Une heure plus tard, la garde présidentielle a déjà arrêté le Premier ministre, Ould Waghef, le ministre de l’Intérieur, les directeurs de deux agences nationales et le président de la République. Un nouveau coup d’Etat sans coup de feu secouait la Mauritanie. Ce sont deux des généraux limogés, Ould Abdelaziz et Ould Ghazwani, qui ont pris la tête de la nouvelle junte baptisée Haut Conseil d’Etat (HCE).

D’un putsch à l’autre

Ils étaient déjà les hommes clefs du Comité militaire pour la Justice et la Démocratie (CMJD) qui avait renversé, trois ans auparavant, le 3 août 2005, le dictateur Ould Taya. Ould Abdelaziz dirigeait déjà la garde présidentielle, alors qu’Ould Ghazwani s’occupait des renseignements militaires. Ils avaient placé à la tête du CMJD, Ould Vall, bras droit du dictateur, chef des services de police et de renseignement et cousin d’Abdelaziz.

Paradoxalement, les putschistes avaient acquis une certaine légitimité en organisant une passation du pouvoir aux civils alors même qu’ils faisaient partie du premier cercle du pouvoir du dictateur déchu. Le coup d’Etat de cet été dévoile, trois ans plus tard, la duperie de cette « transition démocratique » : l’armée ne s’était pas retirée du pouvoir en Mauritanie, elle tirait les ficelles dans l’ombre.

En effet, le CMJD organisa à partir de 2006 une série de consultations électorales exemptes de fraudes et saluées comme libres et transparentes par la communauté internationale. Mais s’il n’y eut pas de bourrage d’urnes et autres trucages électoraux, les achats de voix furent courants. La junte a soutenu, notamment financièrement une multitude de candidats, tous caciques du régime de l’ancien dictateur. Ceux-ci constituèrent la majorité des élus, présentés comme indépendants, aux élections municipales, législatives et sénatoriales. Ils étaient la caution « démocratique » des militaires.

A l’occasion de la présidentielle de mars 2007, la junte sortit également de son chapeau un quasi inconnu, peu mouillé dans le système Taya : Sidi Ould Cheikh Abdallahi (surnommé Sidioca). Un candidat idéal pour les militaires : relativement âgé et à la santé précaire, peu réputé pour la vigueur de ses convictions et donc facilement manipulable. Il était aussi marié à une cousine commune d’Ould Vall et Ould Abdelaziz. Sidioca gagna logiquement l’élection grâce au soutien des militaires, soutien qu’il a lui-même reconnu cet été sur Al Jazeera.

Un président impuissant

Le nouveau président, poussé par l’enthousiasme populaire (…) suscité par la transition démocratique décida de prendre à bras le corps les problèmes du pays mais il se heurta rapidement à l’opposition des militaires et des figures de la dictature.

Ainsi, beaucoup de militaires et d’extrémistes maures s’opposent au règlement de la question des Négro-Mauritaniens déportés et réfugiés au Sénégal et au Mali (voir encadré) d’autant qu’une partie importante de la hiérarchie militaire a, si ce n’est dirigé, au moins trempé dans ce nettoyage ethnique. Or Abdallahi avait commencé à mettre en œuvre un programme de retour de ces déportés et réfugiés et parlait d’excuses de la nation, de réparations voire de jugements des coupables. Le nouveau président voulait également régler le problème de l’esclavage qui n’a pas encore disparu du pays mais les députés « indépendants » ont vidé de sa substance la loi sur cette question.

Sur le plan économique, malgré la mise en place d’une politique visant à lutter contre l’inflation et la crise alimentaire, le président Sidioca a été bloqué par le pouvoir immense des commerçants mauritaniens qui profitaient de la hausse des prix. Il n’a rien pu faire non plus pour résorber les maux gangrenant la Mauritanie : corruption, pillage de l’Etat, trafics divers (drogues, clandestins, voitures volées, cigarettes, médicaments…) et bradage des ressources naturelles au profit de multinationales étrangères. Une gabegie dont profitent les caciques du système Taya et les militaires qui l’ont porté à la tête de l’Etat. Quant à la sécurité et plus particulièrement le dossier terroriste, elle échappait complètement à la présidence.

Le bras de fer engagé par le Président tourna rapidement à son désavantage : le nouveau gouvernement, formé en mai 2008, fut immédiatement confronté à une motion de censure déposée par une partie des députés du nouveau parti présidentiel (parti constitué par les fameux élus dits « indépendants »). La démission du gouvernement provoqua alors une crise institutionnelle : pendant plusieurs semaines, le pays resta sans gouvernement. Les dissidents du parti présidentiel, téléguidés par les militaires, en s’alliant à une partie de l’opposition réclamèrent même une session extraordinaire afin de juger le président et sa femme, quelque uns de ses ministres mais aussi un de ses proches, le président du Sénat ! Refus du président arguant, à raison, de l’inconstitutionnalité de la démarche. Le président Sidioca, échaudé, décide alors de limoger les chefs d’Etat major qu’il voyait, à juste titre, derrière ces manœuvres… Une décision fatale qui provoqua donc son renversement avec l’approbation d’un grand nombre de députés et de sénateurs mais aussi d’une partie de l’opposition (notamment le RFD d’Ould Daddah).

Le combat des Mauritaniens

A l’opposé, quelques parlementaires du parti présidentiel groupés autour du Premier ministre Ould Waghef restèrent fidèles au président déchu et organisèrent la résistance se retrouvant aux côtés d’Ould Boulkheir6 et son parti, l’APP, de l’UFP7 d’Ould Maouloud et de Tawassoul8 d’Ould Mansour dans un Front national pour la défense de la démocratie (FNDD). Le FNDD a depuis organisé de nombreuses manifestations, en province comme à Nouakchott. Pour la première fois en Mauritanie, la population encouragée par la condamnation quasi-unanime de la communauté internationale participe relativement massivement à des manifestations de contestation malgré la répression.

A ces manifestations se joignent également des organisations de la société civile (SOS esclaves, Association des femmes chefs de famille, Association mauritanienne des droits de l’homme, Forum national des droits humains, Organisation nationale des avocats) et la majorité des syndicats. De leurs côté, les mouvements d’opposition en exil (Conscience et Résistance, Forces de libération africaine de Mauritanie, Association des veuves et orphelins des militaires mauritaniens, Organisation contre les violations des droits humains, Comité des anciens militaires mauritaniens en exil, Association des Haratines en Europe…) et une majorité de la diaspora manifestent au Sénégal, en France, en Belgique ou aux Etats-Unis.

Une grande majorité des Mauritaniens, même si elle ne soutenait pas forcément le président Sidioca, vit ce coup d’Etat comme une énième péripétie d’une vie politique où politiciens et militaires véreux se partagent la pompe à fric.

Le jeu trouble de la France

Si la communauté internationale a condamné rapidement le coup de force en Mauritanie, la France semble jouer un jeu trouble. Des observateurs ont d’abord relevé, avant le coup d’Etat, les liens étroits entre putschistes et coopérants militaires français. Cela reste à confirmer mais cette proximité n’est pas nouvelle. Elle avait d’ailleurs été révélée par la présence d’agents de la DGSE auprès des forces de sécurité dans la traque aux terroristes en début d’année.

Le Quai d’Orsay a, de son côté, commencé par annoncer qu’il suivait avec attention la « nouvelle situation » en Mauritanie, alors qu’en pleine crise institutionnelle, un des généraux putschistes, Ould Abdelaziz était à Paris. Finalement poussée par les Etats-Unis et les Européens, la France a condamné le coup de force, puis gelé « ses projets d’aide publique au développement en Mauritanie, à l’exception de l’aide humanitaire et alimentaire ».

Toutefois, le 22 août, dans une interview à RFI, Alain Joyandet, secrétaire d’Etat à la Coopération, avait une position plus ambiguë : il lançait « un appel solennel pour que le président soit libéré », mais affirmait dans le même temps que « les revendications des militaires (…) ne sont pas toutes illégitimes » mais sans jamais demander le rétablissement du président Sidioca dans ses fonctions présidentielles. Alors que le monde entier dénonce la perspective de nouvelles élections présidentielles décidées par la junte, le secrétaire d’Etat à la Coopération affirme « qu’il faut (…) que toute solution d’avenir soit confirmée par les urnes. » Quant au gel de l’aide, « bien évidemment si le dialogue reprenait et si une ouverture était faite, tout redeviendra possible. » Cela ressemble fort à un début de légitimitation de la junte : si vous libérez le président Sidioca, mais sans le rétablir dans ses fonctions, nous vous reconnaîtrons.

Dans ce contexte, l’attaque meurtrière d’une patrouille militaire, le 15 septembre dernier dans le nord du pays, revendiquée par Al Qaeda/Magheb Islamique a remis opportunément la question terroriste sur le devant de la scène. De là à penser que cette nouvelle attaque terroriste est le fruit d’une manipulation de la part de la junte cherchant à s’assurer un soutien international, il n’y a qu’un pas. Il est vrai qu’en la matière, la suspicion reste de mise (lire Billets d’Afrique n°171, juillet-août 2008). Notons seulement que la France a tout de suite affirmé son soutien à la Mauritanie dans sa lutte contre le terrorisme…

D’un autre côté, si Al Qaeda est effectivement derrière cette attaque, c’est une gifle retentissante pour une junte qui, à son coup de force prétextait notamment l’inefficacité du pouvoir Abdallahi à juguler le terrorisme.

En tout état de cause, la communauté internationale, et en premier lieu la France, pays le plus influent en Mauritanie, doit maintenir l’exigence du retour de Sidioca à la présidence sous peine d’éloigner définitivement les Mauritaniens de la démocratie et d’en jeter beaucoup dans les bras de l’islamisme radical…

Issa Bâ

Mainmise sur un pays
Entre 1989 et 1991, le pouvoir maure d’Ould Taya a tiré prétexte d’un incident frontalier entre le Sénégal et la Mauritanie pour expulser et piller, d’abord, les ressortissants sénégalais vivant en Mauritanie, puis les populations négro-mauritaniennes (Peuls, Soninkés et Wolofs). Ces déportations (entre 120 et 200 000 personnes sur 1 800 000 habitants) se sont accompagnées de nombreuses violences, viols, tortures, assassinats et actes de pillage. Elles ont été orchestrées au plus haut sommet de la hiérarchie militaire et de l’Etat de l’époque et mises en œuvre par divers organes de sécurité, puis par des milices de Haratines (anciens esclaves noirs des Maures blancs) manipulées par le pouvoir. Celui-ci en avait également profité pour épurer l’ensemble de l’appareil d’Etat : de nombreux fonctionnaires ont été limogés, certains torturés et assassinés, notamment 500 militaires négro-mauritaniens. Ces exclusions ont permis d’ouvrir la fonction publique à des Maures de différentes tribus afin qu’ils puissent participer au pillage de l’Etat et ainsi acheter leur fidélité au régime d’Ould Taya, ainsi que récupérer des terres fertiles dans la vallée du fleuve Sénégal.
Issa Bâ

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 173 - Octobre 2008
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