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Burkina Faso

« Eux-mêmes savent qu’ils ne peuvent pas gagner »

Témoignage

Publié le 1er janvier 2009 par Thomas Noirot

Star du reggae burkinabé, SamsK le Jah est aussi journaliste de Ouaga FM. Ses émissions battent tous les records d’audience dans la capitale. Son engagement lui vaut de nombreuses menaces et intimidations directes. Il participait, le 13 décembre à Ouagadougou, au 10e anniversaire de l’assassinat de Norbert Zongo.

BDABeaucoup de responsables politiques et de responsables d’organisations de la société civile vous perçoivent comme un symbole pour la jeunesse burkinabé. Votre engagement politique vous a valu de nombreuses menaces. Cela ne vous dissuade pas de continuer ?
SamsK – C’est vrai, avec toutes les pressions, la voiture incendiée, les menaces de mort, les gens ne comprennent pas pourquoi je continue. Il y en a qui pensent que c’est idiot de vouloir tenir tête. Mais, je ne tiens pas tête : j’essaie d’être en harmonie avec moi-même.
J’ai une maman qui prie beaucoup, qui croit en certaines valeurs, de même que mon père, et on a été élevé comme ça. Chez les Mossi, quand tu es petit, on te dit que tu ne dois pas reculer devant la peur, et que tu dois refuser l’injustice. Il y a même une devise en moré (langue de l’ethnie Mossi, ndrl) qui dit que l’homme digne préfère la mort à la honte. Ce sont autant de petits éléments avec lesquels on a grandi. Dans mon parcours scolaire et universitaire, j’ai eu la chance de rencontrer des professeurs qui ont été aussi des éducateurs et qui nous ont enseigné le sens de la dignité. J’ai le souvenir d’un professeur qui disait qu’il y a des gens qui rentrent dans l’histoire à reculons et qu’il ne faut pas être de ces gens-là. Il faut entrer dans l’histoire de face. Aujourd’hui, la peur ne me fera pas reculer même si l’ennemi est puissant.
On me fait quand même porter un lourd fardeau quand on dit que je représente un symbole pour la jeunesse burkinabé. Dieu merci, il y a beaucoup de jeunes qui partagent aujourd’hui les mêmes vibrations que moi. Des vibrations que j’ai peut-être la chance de pouvoir transmettre à travers mes émissions et ma musique.
Mais je ne crache pas là-dessus non plus, dans la mesure où ça permet à des gens d’avoir foi en quelque chose.
C’est d’ailleurs ce que Norbert Zongo a représenté pour beaucoup d’entre nous. Grâce à lui, beaucoup de jeunes se sont intéressés à la lecture des journaux, chose qui n’était pas la plus partagée et plutôt réservée à une certaine catégorie de fonctionnaires et de cadres. Mais grâce à Norbert Zongo et son journal L’Indépendant, beaucoup de jeunes se sont intéressés à la lecture dans les établissements d’enseignement secondaire. Avec sa façon d’écrire, de dénoncer, beaucoup se sont reconnus en lui. Et c’est une raison pour laquelle son assassinat a fait l’effet d’un tremblement de terre au Burkina.

BDAPourquoi de nombreux artistes ont rejoint, dix après, le mouvement populaire autour du Collectif des organisations démocratiques de masse et de partis politiques (CODMPP exigant que justice soit faite pour Norbert Zongo et les autres victimes d’assassinats politiques ?
SamsK – En fait, on a cru en notre justice. On a cru au pouvoir en place quand, au lendemain de l’assassinat de Norbert Zongo, il y a eu une Commission d’enquête internationale. On nous a dit que le dossier allait être instruit. Mais avec le temps qui passe, et surtout avec le non-lieu prononcé l’année dernière, on réalise. Aujourd’hui que nos voix portent, je me dis que ça aurait pu nous arriver aussi. C’est maintenant ou jamais que nous devons faire comprendre que nous souhaitons une autre gouvernance. Si on ne fait rien, ça ira de mal en pis. Il ne faudrait pas qu’un jour on nous dise « vous aussi, vous auriez pu faire quelque chose mais vous n’avez rien fait ».

BDAQu’attendez-vous de la France et des Français ?
SamsK – On sait que le système ici est mis en place et entretenu par la France. Quand la tension a commencé à monter, bien que je n’ai pas les éléments, il en est ressorti que, de façon ouverte, la France soutenait le système en place ici.
Je souhaiterais donc que la jeunesse française prenne la mesure des choses et se dise que d’où elle est, elle peut apporter une contribution à l’instauration d’une vraie démocratie dans les pays africains, dans les pays francophones précisément. Mais quand on regarde un peu le système françafricain, on se dit souvent qu’on se bat contre une mafia. Et une mafia c’est compliqué, parce qu’on ne sait pas qui fait quoi : qui est la tête et qui est la queue. C’est donc grâce au travail d’information mené par des associations comme Survie, Human Rights Watch et d’autres ONG que les Français prendront conscience de ce que nous subissons. Le plus important c’est que l’information passe. Il faut arriver à mettre les gens face à eux-mêmes. Je pense qu’il y aura des répercussions positives pour l’Afrique si aujourd’hui les jeunes Français réalisent qu’ils peuvent, dans une certaine mesure, agir pour dénoncer un système, la Françafrique, qui protège des dictateurs en Afrique.
Quand je prends le cas spécifique de l’affaire Norbert Zongo, la France, au temps fort de la crise, a fourni du matériel militaire et policier pour renforcer la répression contre le peuple qui réclamait justice et vérité. On comprend tout ça : aujourd’hui, on a un chef d’état qui fait l’affaire de la France dans la sous-région ; tous les éléments sont là.

BDAPeut-on être optimiste malgré tout ?
SamsK – Si on se bat, c’est qu’on est optimiste, sinon on aurait baissé les bras et fait comme tout le monde : laisser tomber en se disant « de toute façon on ne peut rien changer ». Moi j’aime à le dire : c’est maintenant que le combat commence, il ne faut pas baisser les bras, sinon c’est leur montrer qu’ils ont gagné.
Mais eux-même savent qu’ils ne peuvent pas gagner.

Propos recueillis par Thomas Noirot

Le Burkina Faso debout

Le 13 décembre, les Burkinabé ont répondu en nombre à l’appel du « Collectif » (CODMPP, Collectif des organisations démocratiques de masse et de partis politiques). Des marches étaient en effet organisées dans toutes les grandes villes du pays pour faire savoir au pouvoir que, dix ans après l’assassinat de Norbert Zongo, ils restent plus déterminés que jamais à obtenir justice sur les crimes du régime de Blaise Compaoré. Malgré la fermeture injustifiée toute la semaine des établissements scolaires et universitaires, la jeunesse s’est largement mobilisée : plus de 15 000 à Ouagadougou pour un meeting suivi d’un concert de soutien d’artistes burkinabé qui ont sorti pour l’occasion un album hommage : « Norbert Zongo : dossier classé ? ».
Des représentants de Survie, du COFANZO et de Reporters Sans Frontières (RSF) ont pu témoigner de l’écho et du soutien international dont bénéficie le peuple burkinabé dans ce combat. Lors de la marche, qui s’est déroulée dans le calme et sans aucune dégradation, RSF avait symboliquement rebaptisé l’avenue de la Nation en « avenue Norbert Zongo », à l’aide d’une affiche autocollante. Une mise en scène qui a servi de prétexte aux autorités, sans doute surprises par cette mobilisation record, pour arrêter, le lundi 15, le lendemain du départ des représentants de RSF, quatre responsables du Collectif.
La tension est montée d’un cran à l’annonce de cette arrestation, qui coïncidait avec le refus des lycéens, dans de nombreux établissements du pays, de reprendre les cours tant qu’aucune explication ne leur serait fournie sur la suspension exceptionnelle des cours la semaine précédente. Finalement, ces responsables ont été libérés à l’issue d’un « entretien » avec le chef d’Etat-major de la gendarmerie. « Entretien » qui contribua largement à augmenter la portée médiatique du message du Collectif. Ses militants restent désormais en alerte quant aux éventuelles poursuites judiciaires qui pourraient en résulter, et comptent maintenir la pression concernant le dossier Norbert Zongo. Le 5 janvier, les responsables du Collectif ont été de nouveau « convoqués ».

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