République démocratique du Congo

Sur les frontières

Publié le 1er février 2009 par Isabelle Méricourt

Le 16 janvier, lors de ses vœux aux ambassadeurs, le Nicolas Sarkozy du discours de Dakar s’est montré plus décomplexé que jamais. Il s’est posé en démiurge des Grands Lacs pour donner des leçons de géopolitique. Il a ainsi levé un peu plus le voile sur les termes du retour de plus en plus officiel de la France dans la région.

Près de vingt ans après que François Mitterrand a joué secrètement dans la région avec les conséquences que l’on sait, Nicolas Sarkozy a donc donné aux Africains quelques grandes leçons de partage de l’espace et des richesses :
« Il faut trouver une nouvelle approche pour apporter aux pays de la région - des Grands Lacs. NDLR - l’assurance que l’ensemble de ces questions sera réglé de façon globale. Cela met en cause la place, la question de l’avenir du Rwanda avec lequel la France a repris son dialogue, pays à la démographie dynamique et à la superficie petite. Cela pose la question de la République Démocratique du Congo (RDC), pays à la superficie immense et à l’organisation étrange des richesses frontalières. Il faudra bien qu’à un moment ou à un autre, il y ait un dialogue qui ne soit pas simplement un dialogue conjoncturel mais un dialogue structurel : comment, dans cette région du monde, on partage l’espace, on partage les richesses et qu’on accepte de comprendre que la géographie a ses lois, que les pays changent rarement d’adresse et qu’il faut apprendre à vivre les uns à côtés des autres ? »
On ne saurait être plus clair. Du Burundi au Rwanda, la diplomatie Elyséenne confirme donc s’intéresser de très prés à la zone, quitte à bousculer quelques dogmes.
Dans le même temps, la situation régionale évolue vite. Depuis le mois de janvier, il y eut d’abord le 8, la rencontre du général Kabarebe, chef d’état major de l’armée rwandaise, avec Joseph Kabila à Kinshasa, signe clair d’un mouvement en profondeur.
Quel symbole ! Celui-là même qui dirigea l’armée congolaise avant que Laurent Désiré Kabila ne le chasse de Kinshasa en 1997, remettait les pieds dans la capitale congolaise !
Quelque chose se tramait. Aussitôt, se déclara un putsch interne au Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), consacrant le lâchage de Laurent Nkunda par le Rwanda au profit de l’un de ses seconds, le général Ntaganda, - surnommé « Terminator » - sur qui pèse un mandat d’arrêt lancé par la Cour pénale internationale (CPI) au printemps dernier pour des crimes de guerre en Ituri.
Le 16 janvier, le nouveau chef revendiqué du CNDP proclamait la fin des combats et la réintégration de ses troupes au sein des Forces armées congolaises (FARDC). Quatre jours plus tard, le 20 au matin, à la surprise générale, avec l’accord de Kinshasa, 7000 soldats rwandais investissaient la RDC par Goma et Bukavu pour officiellement aider les FARDC à vaincre Les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDRL). Mais, nouvelle surprise : la première prise de guerre de l’Armée Patriotique Rwandaise (APR), se trouvait être Laurent Nkunda lui-même, capturé le 22 au soir à l’issue d’un bref combat à Bunangana à la frontière rwandaise.
Si la nouvelle entente Rwando-Congolaise, a pris les observateurs de cours, elle n’est ni plus ni moins qu’une application « vitaminée » du Communiqué de Nairobi signé à l’automne 2007, resté depuis sans ébauche de la moindre application. A priori, le rapprochement des deux pays, le retour à la paix du CNDP, le règlement de la question des FDLR sont des bonnes nouvelles pour les habitants des deux Kivus. Mais l’histoire récente de la région exige de prendre du recul avant de se réjouir trop vite. Beaucoup d’observateurs admettent que la situation actuelle est un véritable imbroglio, au moins pour ce qu’il leur est donné comme éléments d’analyse c’est à dire rien d’autre que des « indices » : la relation de quelques rencontres et les nuances syntaxiques des communiqués diplomatiques.
Cependant, la coïncidence, de cette alliance inattendue – un vrai retournement de situation - avec la prise de position de l’Elysée est trop surprenante pour au moins ne pas être évoquée.
Car la France de Nicolas Sarkozy, au nom d’une « diplomatie de la réconciliation » cherche depuis un an et avec une ténacité certaine à renouer les fils du dialogue avec le Rwanda.
Avec l’accusation de complicité de la France avec le régime génocidaire de 1994 qu’il tient en main, le rapport de force est très favorable à Paul Kagamé et l’on ne peut qu’admettre que les nouvelles positions françaises dans la région soutiennent les intérêts de l’homme fort de Kigali. En remettant sur la table l’idée d’un redécoupage frontalier, d’une autonomie du Kivu, de l’extension des droits rwandais sur ses richesses minières ou bien de la balkanisation du Congo, Nicolas Sarkozy se réapproprie opportunément le plan « Cohen », du nom de son auteur, diplomate américain, suggérant d’entériner le partage actuel de l’exploitation minière du Kivu entre le Rwanda et la RDC en un marché commun ventilant à chaque pays de la sous- région, un droit d’exploitation du sous-sol Kivutien. Le projet a les faveurs de la nouvelle administration américaine, mais Nicolas Sarkozy va plus loin, en débordant du strict cadre économique pour remettre en cause la viabilité même des frontières héritées de la conférence de Berlin. On imagine bien le rôle et les prérogatives que la France pourrait s’octroyer en défendant un tel projet, en particulier en devançant l’influence belge dans son ancienne colonie. Mais en s’alignant sur la position américaine, la France souhaite tout de même orienter la création de ce grand marché minier en l’intégrant à la Communauté Economique des Etats d’Afrique Centrale (CEEAC), forte des pays francophones de la région et l’Angola, alors que Washington privilégie la Communauté Economique des pays des Grands lacs (CEPLG), rassemblant Burundi, Kenya, Tanzanie, Rwanda et RDC.

Il serait naïf de ne pas envisager que la France puisse avoir quelque chose à voir dans l’entente Rwando-Congolaise du moment, en témoignent les récentes navettes de Bruno Joubert entre Kinshasa et Kigali. Alors même qu’il était embarrassé par les accusations de crimes pesant sur ses « poulains », Paul Kagamé ne peut qu’être enthousiasmé par le plan français.
Mais les choses ne sont pas si simples que l’on puisse d’un simple coup de plume bousculer le sentiment national congolais. Car en RDC, la déclaration du président français a suscité un véritable tollé dans la société civile. En effet, au Kivu épuisé par dix ans de guerre, Paul Kagamé n’est guère apprécié et sa préemption de régions entières par le biais de diverses rebellions a suscité depuis 1998 une vraie défiance des Rwandais, autour de Bukavu et Goma…
Ainsi la présence des soldats de l’APR en RDC n’a pas réveillé que des bons souvenirs dans la population locale où beaucoup ont encore en mémoire l’administration brutale du RCD goma, appuyé par l’APR, de 1999 à 2003 ou plus récemment le sac de Bukavu, en 2004, alors même que les soldats de Kigali patrouillaient en ville. Bien sûr, officiellement, l’actuelle présence rwandaise doit se limiter à quinze jours, mais l’on peine à croire que ce délai suffira à réduire la résistance annoncée des 8000 FDLR, disséminés sur un territoire sept fois plus grand que le Rwanda, rebelles souvent parfaitement assimilés aux populations locales.
De même, le comportement futur de troupes comme le Pareco (Maï Maï), ou le CNDP, appelées à s’entretuer il y a encore deux mois, et dorénavant à s’associer à l’occasion d’une tractation politique qui les dépassent, impose la prudence. Pour l’instant, les objectifs restent pacifiques, et la disparition des barrières du Nord Kivu est un progrès louable. Mais l’évolution à venir de la stabilité régionale n’est pas qu’une affaire militaire. Et à ce titre, la sincérité des protagonistes sera déterminante. Dans ce contexte, la France semble partir d’un mauvais pied, tant la solution sarkozyste, néglige au moins deux aspects : d’une part ce qui importe avant tout au Kivu c’est le retour de l’Etat et si celui-ci est indigent, une Monuc renforcée ou toute autre force multilatérale dotée d’un mandat clair. Cela reste la seule voie neutre pour promouvoir cette restauration de l’Etat. Mais au contraire, la Monuc vient d’être totalement écartée des négociations en cours. Ensuite, et il ne s’agit pas d’une action symbolique, la France ne peut pas sérieusement promouvoir le règlement du conflit avec les FDLR sans y participer de son côté et donner la chasse à l’encadrement du mouvement - dont certains sont d’authentiques génocidaires, au contraire de nombre d’enfants soldats de leurs troupes - car ceux-là continuent en toute impunité depuis l’Europe à promouvoir des thèses ethnistes, et à vouloir achever le « travail » de 1994.

Isabelle Méricourt

Vous venez de lire un article du mensuel Billets d'Afrique 177 - Février 2009. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez vous:
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