Survie

Situation pré-électorale explosive

(mis en ligne le 1er juin 2009) - Issa Bâ

Comment le général Abdel Aziz cherche à légitimer son coup d’État avec l’aide, en coulisses, de la France, au risque de provoquer de graves troubles.

A l’heure où nous écrivons, le général putschiste Abdel Aziz affirme que l’élection présidentielle en Mauritanie aura bien lieu le 6 juin. Pourtant, au même moment, à Dakar, ses émissaires, le Front national pour la défense de la démocratie (FNDD) et le Rassemblement des forces démocratiques (RFD), respectivement coalition et parti opposés au coup d’État, négociaient le report de quelques semaines du premier tour, ainsi que les conditions de leurs participations.
Parce que ce scrutin servirait à entériner le renversement du président légitime et la prise de pouvoir du général Abdel Aziz, ils en refusaient jusque-là le principe.
La junte en avait pourtant programmé le premier tour au 6 juin contre l’avis de l’opposition et du groupe de contact international (Union africaine, Union européenne, États- Unis, ONU…).
Les négociations se sont poursuivies jusqu’au dernier moment De plus en plus d’observateurs ont jugé que cela ne servait aux putschistes qu’à gagner du temps. Abdel Aziz ne voulant, en aucun cas, repousser la présidentielle, ni que ses opposants participent à un scrutin transparent, car dans ce cas, il se savait battu. En face, les anti putschistes étaient plus déterminés que jamais car ils savaient qu’une fois le général putschiste élu, celui-ci pourra attendre plus sereinement une reconnaissance internationale. En Françafrique, celle-ci finit par arriver quelles que soient les conditions du scrutin, comme ce fut le cas au Togo, au Congo-Brazzaville, au Burkina Faso, à Djibouti… En outre, l’Iran et la Libye ont déjà annoncé que pour eux, l’élection du 6 juin signe le retour à l’ordre constitutionnel. La France, à mots plus couverts, fait de même. Le journaliste de L’Express, Vincent Hugeux, a pu ainsi déclarer sur France 24 qu’en « Mauritanie (…) vous avez un putschiste qui enlève son uniforme à la hâte, se présente, pas de candidature digne de ce nom en face et tout ça sous le regard incroyablement, étrangement bienveillant de la France. »
Nouakchott connaît donc des manifestations comme rarement vues auparavant. La capitale s’est couverte de tentes traditionnelles, toutes font la campagne pour Abdel Aziz. Elles sont toutefois désertes, alors que l’on note l’absence de toute campagne électorale des candidats « faire-valoir ». Plus généralement, l’impopularité croissante de la junte ne cesse d’inquiéter les putschistes.

Répression tous azimuts

En revanche, la police secrète est omniprésente, tout comme la police antiémeutes qui blesse régulièrement des manifestants. d’autres sont arrêtés, maltraités et abandonnés en plein désert à des kilomètres de Nouakchott. Des militants sont également détenus et seraient torturés. Rappelons que la torture est courante en Mauritanie, comme l’a souligné Amnesty International dans un rapport spécial en décembre et dans son récent rapport 2009.
Des militants des droits de l’homme nous ont également signalé se sentir menacés. L’artiste et sénatrice de l’opposition, Maalouma, a été censurée et son dernier disque, dans lequel elle dénonce le putsch et la prochaine présidentielle, a été saisi. Un informateur nous a également signalé que des jeunes auraient été recrutés récemment dans l’armée afin de servir de milices au régime. Des informations de manipulation par le pouvoir de certains groupes de radicaux nous sont aussi parvenues. Car, en réaction à l’attitude du pouvoir, les opposants, notamment les plus jeunes, ne peuvent qu’aller vers une radicalisation croissante : des rumeurs de course aux armes circulent, des tentes de campagne du général ont été incendiées, des tags fleurissent dans la ville, certains appelant à la guerre civile si l’élection du « 6/6 » a lieu, des menaces sont proférées sur l’Internet… Une ambiance délétère et, de l’avis, de tous nos interlocuteurs, la situation est inquiétante et se dégrade de jour en jour.

« Le coup d’État ne nous pose plus de problème »

Les responsables français continuent de cultiver l’ambiguïté. Côté face, la position française est celle du groupe de Contact international, condamnant le putsch et l’organisation unilatérale d’une présidentielle. Côté pile, Alain Joyandet, secrétaire d’État à la Coopération, déclare devant des journalistes : « le coup d’État ne nous pose plus de problème ». L’ambassade de France à Nouakchott n’a absolument pas démenti les informations, selon lesquelles son premier secrétaire, Jean-Michel Antona, était l’éminence grise du général Abdel Aziz.

Bourgi à la manoeuvre

Robert Bourgi, avocat et intermédiaire régulier entre des dictateurs africains et l’Élysée, qui avait réussi à convaincre ce dernier de la nécessité de soutenir la junte, est également très proche de Karim Wade, fils et conseiller du président sénégalais Abdoulaye Wade. Certains observateurs voient d’ailleurs la main de la France derrière la tentative de médiation sénégalaise de dernière minute qui permettrait à Abdel Aziz de gagner un temps précieux dans la course au 6 juin. Par ailleurs, ces négociations seraient venues à point nommé pour différer les sanctions nominatives que devait prendre l’UE à l’encontre des putschistes et d’un certain nombre de leurs soutiens.
Mais ainsi, les autorités françaises ne jouentt- elles pas contre leur camp ?
Elles alimentent slogans et tracts anti-français, dans un pays traditionnellement francophile et rapprochent les démocrates mauritaniens des États-unis qui les soutiennent dans leurs droits. De plus, les intérêts français, malgré quelques enjeux économiques (pétrole et gaz, prestations de services divers), semblent surtout stratégiques : lutte contre les migrations clandestines, les trafics divers (notamment de drogues) dont la Mauritanie est devenue une des plaques tournantes. Sans oublier un point central : la lutte contre le terrorisme, question largement instrumentalisée. Alors que les putschistes mènent le pays vers un gouffre dont la profondeur peut se révéler abyssale, tant les tensions sociales, économiques et communautaires, sont exacerbées, la déstabilisation du pays ne nous paraît pas être dans l’intérêt de la France.

Issa Bâ, issaba.mr@gmail.com

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 181 - Juin 2009
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