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Génocide des Tutsi rwandais

les jugements à l’emporte-pièce de Politis

La réaction de Survie à une interview d’Hubert Védrine

Publié le 1er septembre 2009 par Raphaël Doridant

« Rwanda : Védrine s’explique », annonçait en une l’hebdomadaire Politis dans son numéro du 9 juillet. Par cette interview de deux pages, non seulement l’hebdomadaire, par la voix de son directeur de la rédaction, Denis Sieffert, prétend verser « une pièce importante », alors que l’ancien secrétaire général de l’Élysée sous François Mitterrand ne fait que resservir une énième fois les dénégations officielles concernant les complicités françaises dans le génocide des Tutsi ; mais en plus il qualifie ses explications de « convaincantes ». « Ni les faits, ni la logique politique » ne permettraient de les remettre en doute. Puisque Sieffert prétendait juger des faits sans en examiner sérieusement aucun. Raphaël Doridant coauteur du dernier ouvrage publié par Survie, La complicité de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda (L’Harmattan, 2009), lui a adressé, au nom de Survie, la mise au point suivante.

Politis a finalement publié un texte de réponse de Serge Farnel, rédacteur de la revue La Nuit rwandaise (www.politis.fr/article7771.html).

J’ai lu attentivement l’entretien que vous avez eu avec Hubert Védrine et votre article de commentaire intitulé « Une pièce au dossier ». Le fait que Politis ait sollicité d’Hubert Védrine un entretien sur la question de la complicité française dans le génocide des Tutsi au Rwanda peut se comprendre. Mais pour que cet entretien ne tourne pas à l’exercice facile d’autojustification, il aurait fallu verser d’autres « pièces au dossier », pour reprendre l’expression de Denis Sieffert. Pourquoi pas un entretien – à venir, sans aucun doute – avec Patrick de Saint-Exupéry ou Colette Braeckman ? En attendant, permettez-moi de vous suggérer quelques questions complémentaires à poser à M. Védrine lors de votre prochain entretien avec lui.

Avant le génocide de 1994

Les autorités françaises étaient-elles informées de la possibilité d’un génocide des Tutsi rwandais dès l’automne 1990, comme en font foi des télégrammes diplomatiques de l’attaché de défense et de l’ambassadeur de France à Kigali ? Les officiers français intégrés à la hiérarchie militaire rwandaise entre 1990 et avril 1994, jusqu’au plus haut niveau (conseiller du chef d’État-major des Forces armées rwandaises) pouvaient-ils ignorer que le régime rwandais mettait en place un système d’autodéfense civile visant à enrôler la population dans la lutte contre le FPR et ses « complices » (c’est-à-dire, aux yeux du régime, tous les Rwandais tutsi) ? Pourquoi, sachant cela, les autorités françaises ont-elles continué à soutenir le régime rwandais (livraisons d’armes, formation des soldats et des miliciens Interahamwe, appui au combat) après les premiers massacres de Tutsi commandités par le pouvoir dans plusieurs régions du Rwanda entre 1990 et 1993 ?

Pendant le génocide

Les autorités françaises ont-elles été conscientes du démarrage du génocide dès son commencement, comme le laisse penser l’ordre d’opération d’Amaryllis (opération d’évacuation des Français et des Européens), daté du 8 avril 1994, qui indique que se déroule à Kigali depuis la veille « l’élimination des opposants et des Tutsi » ? Pourquoi dans ce cas n’ont-elles pas enjoint à nos soldats de secourir les victimes au lieu de donner l’ordre de ne pas montrer aux médias « des soldats français n’intervenant pas pour faire cesser des massacres dont ils étaient les témoins proches » ? Pourquoi la France, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, a-t-elle, comme les autres, voté, le 21 avril 1994, la réduction drastique du contingent de Casques bleus, abandonnant les Rwandais tutsi à leur sort tragique ? Pourquoi les plus hautes autorités françaises ont-elles reçu à Paris, le 27 avril 1994, deux des pires extrémistes hutu, responsables du génocide en cours, accueillis à l’Élysée par Bruno Delaye, conseiller Afrique de François Mitterrand, à Matignon par Edouard Balladur et au Quai d’Orsay par Alain Juppé ? Pourquoi un conseiller du chef d’État-major des Forces armées rwandaises, qui encadraient le génocide, a-t-il rencontré à Paris, du 9 au 13 mai 1994, le général Jean-Pierre Huchon, chef de la Mission militaire de coopération ? Pourquoi ce même général Huchon a-t-il reçu régulièrement, pendant toute la durée du génocide, le directeur du service financier du ministère rwandais de la Défense, qui a organisé six livraisons d’armes aux tueurs entre le 18 avril et le 19 juillet 1994 ? Pourquoi le président rwandais par intérim s’est-il cru autorisé, le 22 mai 1994, d’adresser une lettre à François Mitterrand en lui demandant son soutien face au FPR et en espérant que le président français fasse preuve de son « habituelle compréhension » ?

A cette date, au moins un demi-million de Tutsi avaient été massacrés au Rwanda… Pourquoi le président Mitterrand a-t-il attendu la mi-juin 1994 pour trouver urgent d’intervenir au Rwanda afin de mettre fin aux massacres, alors qu’il n’en était pas question en avril ?

Pourquoi les troupes de l’opération Turquoise n’ont-elles procédé à aucune arrestation de responsables du génocide, alors que ceux-ci, défaits militairement par le FPR, avaient trouvé refuge dans la zone sous contrôle français ? L’ambassadeur Yannick Gérard avait pourtant envoyé un télégramme à Paris le 15 juillet 1994 indiquant : « […] Dans la mesure où nous savons que les autorités portent une lourde responsabilité dans le génocide, nous n’avons pas d’autre choix, quelles que soient les difficultés, que de les arrêter ou de les mettre immédiatement en résidence surveillée en attendant que les instances judiciaires internationales compétentes se prononcent sur leur cas. » Pourquoi, au contraire, les responsables et les auteurs du génocide (troupes rwandaises, miliciens…) ont-ils pu se réfugier au Zaïre impunément, avec armes et bagages ? Pourquoi est-il écrit noir sur blanc dans le numéro d’octobre 1994 de la revue de la Légion étrangère, Képi blanc, que « l’état-major tactique [de Turquoise] provoque et organise l’évacuation du gouvernement rwandais vers le Zaïre ? »

Après le génocide

Pourquoi les autorités françaises ontelles maintenu leur alliance avec les génocidaires en leur fournissant de la nourriture et des armes de l’été 1994 au printemps 1995 ? Pourquoi le gouvernement français a-t-il refusé, à l’été 1995, d’arrêter, à la demande du gouvernement belge, le colonel Bagosora, cerveau du génocide, qui faisait, comme d’autres génocidaires de premier plan, de fréquentes visites en France ?

C’est à toutes ces questions que M. Védrine pourra répondre lors d’un prochain entretien. Je souhaite, pour la tranquillité d’esprit de M. Sieffert, que ses explications semblent encore aussi convaincantes.

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