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Niger

Marou Amadou : « Ma vie est directement menacée »

Publié le 1er octobre 2009 par Danyel Dubreuil
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Marou Amadou préside un important groupement d’associations de la société civile nigérienne, le Fusad (Front Uni pour la Sauvegarde des Acquis Démocratiques). Ses critiques répétées du coup d’Etat constitutionnel lui ont valu intimidations, harcèlement, emprisonnement et menaces de mort.

Billets d’Afrique (BDA) - Racontez-nous votre arrestation
Marou Amadou : Vous vous rappelez que le neuf août dernier, nous avons appelé à un retour à la situation constitutionnelle normale et nous avons demandé aux populations nigériennes de s’engager dans une mobilisation générale jusqu’à la chute du régime d’exception qui nous a été imposé. Dès le lendemain j’ai été interpellé par la police judiciaire pour atteinte à la sûreté de l’Etat, charge dont le juge m’a relaxé. C’est au moment où je devais remplir les formalités de levée d’écrou, dans l’après midi, que deux véhicules des Forces Nationales d’Intervention et de Sécurité (FNIS) m’ont enlevé aux portes de la prison civile de Niamey. Le soir, j’étais à la prison de haute sécurité de Koutoukalé, séquestré sans mandat de dépôt puis ramené le lendemain à Niamey. Alors que je signais enfin la levée d’écrou, un autre véhicule de la police m’attendait aux portes de la prison. De là, j’ai été transporté à la PJ où une nouvelle procédure a été engagée contre moi pour « création et administration de groupement ou d’association non déclarée ». Un « délit » absolument pas prévu et encore moins puni par la loi. Après plus d’un mois, le quinze septembre, j’ai été remis en liberté provisoire par la cour d’appel de Niamey. Dès le seize septembre, j’ai été, une fois de plus, menacé d’enlèvement m’obligeant à entrer en clandestinité durant trois jours. Après avoir obtenu des garanties par la police, rendre la lutte aux côtés des autres forces démocratiques.

BDA - Il semble qu’il y ait un acharnement contre vous puisque ces arrestations ne sont pas les premières de l’année, savez-vous combien d’autres personnes sont emprisonnées actuellement pour des motifs politiques ?
MA - En effet, j’ai été interpellé auparavant le 29 juin dernier, alors que je venais d’accorder une interview sur la télévision privée Dounia, le soir même de la dissolution de la cour constitutionnelle. On m’a reproché d’avoir « porté atteinte à la sûreté de l’Etat », « d’avoir entrepris la démoralisation des forces armées » et « d’avoir provoqué les forces de défense et de sécurité à la désobéissance ». Les deux premiers chefs d’accusation n’ont pas été retenus par le juge. Pour le troisième, le juge m’a remis en liberté provisoire. On peut parler de harcèlement, un classique du combat entre démocratie et dictature. Une dictature n’a pas d’autre méthode que l’acharnement, cela rentre dans la logique de tout pouvoir tyrannique que de s’acharner contre ceux qui résistent à la restauration autoritaire.
Depuis le début de cette crise institutionnelle au Niger, plus de 150 Nigériens ont été interpellés ou arrêtés. Actuellement on évalue à plus de cinquante personnes le nombre de gens incarcérés soit pour des délits d’opinions soit pour des participations à des manifestations.

BDA - Après plusieurs mois de mobilisations, où en est le mouvement anti-tazarché [1] et quelles organisations regroupe-t-il ?
MA : Au tout début, il n’y avait que les organisations de sociétés civiles qui ont donné l’alerte sur les intentions du président Tandja de ne pas quitter le pouvoir au terme de son deuxième mandat. Le six novembre 2008, nous avions publié notre première déclaration anti-tazarché suite aux appels soi-disant « populaires » lancés par les soutiens de Tandja le 31 octobre 2008 à Zinder. Depuis cette déclaration, les associations de la société civile, réunies au sein du Front Uni pour la Sauvegarde des Acquis Démocratiques (FUSAD), que je dirige actuellement, se sont battues. C’est vers le mois d’avril, au lendemain de la visite de Nicolas Sarkozy que les partis politiques commencent vraiment à s’inquiéter. Tandja avait profité de cette visite d’Etat pour affirmer que le peuple lui demandait de rester et que l’Assemblée Nationale aurait à traiter cette demande. En avril, nous nous sommes regroupés pour créer le Front pour la Défense de la Démocratie (FDD) qui comprenait le PNDS (Parti Nigérien pour la Démocratie et le Socialisme), le parti Loumana, l’ANDP, et d’autres. Plus tard, en juillet, le MDDR (Mouvement pour la Défense de la Démocratie et la République) a vu le jour. Il comprenait un parti anciennement membre de la majorité au pouvoir, la CDS (Convention Démocratique et Sociale), et l’ITN qui rassemble l’ensemble des centrales syndicales du pays (huit centrales).
Tous ces fronts composent aujourd’hui le CFDR (Coordination des Forces pour la Démocratie et la République) qui comprend vraiment l’ensemble des forces sociales et politiques représentatives. Tandja peut seulement se prévaloir de quelques partis politiques croupions non représentés à l’Assemblée Nationale. Le parti au pouvoir est, lui, très affaibli avec le départ des partisans de l’ancien Premier ministre, Hama Amadou, qui ont créé le parti Loumana.
Notre mouvement se renforce de jour en jour et devient de plus en plus cohérent dans sa volonté de faire aboutir le combat pour la restauration de la démocratie. Niamey était, le 26 septembre, en état de siège avec des colonnes impressionnantes de véhicules de police et de gendarmerie qui quadrillaient la ville à cause de notre manifestation. C’était la même chose sur toute l’étendue du territoire.

BDA - Que pensez-vous de l’attitude de la communauté internationale depuis la tenue du référendum du quatre août ? Et plus particulièrement de l’attitude de la France ?
MA - Au niveau de l’Afrique, les forces démocratiques et le peuple nigérien en général, ont salué la position très ferme de la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qui a sérieusement dénoncé le « coup d’Etat constitutionnel de Tandja » et qui a exigé de lui un retour à l’ordre constitutionnel. Hélas, le sommet des chefs d’Etats de la CEDEAO qui devait avoir lieu le cinq septembre pour sanctionner le régime d’exception de Tandja, n’a pas eu lieu. L’Union Africaine (UA) et son Président, Kadhafi, a réussi à repousser l’examen de la situation nigérienne, où le pouvoir viole le protocole additionnel de la CEDEAO sur la gouvernance et la démocratie. L’UA aurait pu forcer le régime à revenir en arrière mais Kadhafi n’a jamais été neutre dans cette affaire, il est même venu soutenir Tandja. Ainsi, le 1er septembre il y a eu une rencontre entre les chefs d’Etat libyen et nigérien à Tripoli et le sommet prévu pour le cinq a été repoussé sans surprise.
Au niveau de l’Afrique, tout le monde est conscient que si le cas Niger devait être entériné on pourrait dire adieu à la démocratie sur tout le continent. Voyez ce qui se passe en Guinée ou même au Sénégal avec le président sénégalais Wade déclarant qu’en 2012 il faut qu’il se succède à lui-même s’il a la possibilité physique de le faire. On assiste à la confiscation des régimes démocratiques sur le continent.
Dans le reste du monde, les Etats-Unis ont dénoncé la prise anti-démocratique du pouvoir à Niamey le quatre août. Le 11 juillet, l’Union européenne a menacé de suspendre toute sa coopération avec le Niger en vertu de l’article 96 des accords de Cotonou. Paris a hésité au début, Sarkozy ayant tenu un discours ambigu, le 27 mars, à Niamey où ses positions ne sont apparues ni claires, ni fermes. Il s’est rattrapé plus tard lorsqu’il a estimé que Tandja dans son entreprise ne visait que des intérêts particuliers et sûrement pas l’intérêt général du Niger. Le 14 juillet passé, l’ambassadeur de France au Niger a également été très clair dans son allocution et a dénoncé la violation de l’ordre constitutionnel au Niger. Mais depuis le référendum du quatre août, les communiqués du Quai d’Orsay sont devenus très équivoques, reconnaissant le référendum, ce qui a beaucoup inquiété l’ensemble des forces démocratiques au Niger. La France dit « avoir pris note du résultat du référendum » et affirme qu’il y a une différence entre prendre note et prendre acte. En tout état de cause, la France des droits de l’homme ne peut pas voir seulement ses intérêts miniers en Afrique. Pour nous c’est très clair, si le peuple français doit entrer en coopération en Afrique, ce doit être avec les peuples africains, pas avec des régimes antidémocratiques. La France n’a aucun intérêt durable à copiner avec des régimes à la nature purement tyrannique. Le Quai d’Orsay continue de dire qu’il reste attentif à l’organisation d’élections législatives ouvertes, libres et transparentes. Nous voulons surtout le retour à l’ordre constitutionnel, pas des élections législatives. Nous continuons à espérer que Paris va revenir à des positions beaucoup plus soucieuses du respect de la démocratie au Niger. L’uranium ne doit pas obscurcir les visions démocratiques de Paris !

BDA - Comment les élections législatives du 20 octobre vont-elles se dérouler ?
MA - Si elles doivent se tenir, elles se tiendront de manière monocolore : il n’y a que des partis qui ne représentent rien et qui vont siéger au Parlement. C’est le retour au monopartisme, à la dictature, à un régime autocratique, rien de plus. La France le sait très bien !

BDA - Que pensez-vous du prolongement de l’état d’exception au Nord alors que la rébellion est cantonnée depuis plusieurs mois ?
MA - Cela dure depuis de longues années et c’est difficile pour moi de commenter ce sujet. Cela met en jeu des questions de sécurité nationale et lorsqu’il s’agit des forces armées nationales, il est difficile de se prononcer autrement qu’en disant que nous leurs devons notre soutien. Ce qui est sûr, c’est que le régime de Niamey utilise cette situation à son avantage. Tandja utilise l’armée à des fins personnelles. C’est un point de vue purement politique et je le répète, lorsque nous touchons à un sujet lié à la sécurité nationale, nous ne pouvons pas déclarer autre chose qu’une position de soutien moral.

BDA - Alors que le Niger a connu la plus forte croissance des pays d’Afrique en 2008, avez-vous des craintes concernant le développement des secteurs minier et pétrolier ?
MA - Cette année, nous allons passer de 9% de taux de croissance à 3% tout au plus, la chute est claire ! C’est ce que nous disons au régime de Tandja : il ne faut pas qu’il pense que le taux de croissance est dû à son génie personnel qu’il prétend avoir. Cette croissance est due à une conjoncture favorable, pas autre chose. On a accordé des permis de prospection à tord et à travers sur fond de corruption aggravée. Areva le sait très bien et les Chinois aussi. Les pots de vin se sont multipliés. Les enfants de Tandja sont impliqués, personne ne peut justifier que le fils du président puisse toucher plus de quatre millions de dollars dans une affaire et cinq millions dans une autre. C’est absolument inouï ce qui se passe dans le pays. Et c’est toute cette mafia qui est soutenue par les positions complaisantes à l’égard du Niger. Les organisations qui travaillent avec nous dans le cadre de la transparence dans les industries extractives n’ont eu de cesse de dénoncer cet état de fait.

BDA - Est-ce que vous et vos camarades avez le sentiment d’être en danger ? Etes-vous soutenus ?
MA - C’est sûr que nous sommes soutenus moralement à l’extérieur du pays. Ma vie est directement menacée. Mais nous n’avons d’autre choix que de tenir bon, nous devons nous battre pour la défense de la démocratie. La dictature ne peut être une option à laquelle nous devons adhérer par peur ou par crainte. Le soutien de Survie, des autres ONG internationales est un réel motif d’encouragement. A ma libération de la prison de haute sécurité de Koutoukalé, mes premiers mots avaient été pour les remercier. Nous avons le droit de vivre dans des régimes de démocratie et de liberté. L’Afrique ne doit pas être un continent de tyrannie, de dictature, de despotisme et de misère. Il n’y a aucune autre réponse valable pour les Européens et les Africains qu’un développement responsable et dans la liberté pour tous.

Propos recueillis par Danyel Dubreuil

[1] Tazarché : littéralement, continuité = maintien au pouvoir du président Tandja

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