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Chirac, VRP zélé de la vente des médicaments en Afrique

Publié le 3 décembre 2009 par Odile Tobner

Derrière sa Fondation pour le développement durable et le dialogue des cultures, François Pinault. Heureux hasard !

Le documentaire « 10 mai AFRICAPHONIE », réalisé par Michael Gosselin est sorti en salle le 2 décembre, après l’avant-première le 7 mai 2008 sur France O et le 9 mai 2008 à l’Hôtel de ville de Paris dans le cadre de la célébration de « la journée des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions ». AFRICAPHONIE qui se veut « l’empreinte de cette culture africaine ancestrale qui a traversé l’histoire avec ses populations » est un mouvement culturel, coordonné et impulsé par l’association ORIG’IN, qui souhaite « promouvoir les témoignages, l’expression contemporaine d’une mémoire vivante, par le spectacle, la musique, et les supports audiovisuels ». Fort bien.

Dans ce documentaire, on tend le micro à des personnalités diverses parmi lesquelles Christiane Taubira, Lillian Thuram, Richard Borhinger, Jacques Chirac, Jimmy Cliff, Thierry Henry, Françoise Vergès, Mike Ibrahim, Gérald Toto, Tiwony, Amadou et Mariam, Dédé St Prix... Un extrait ce ces interventions est visible sur le net [1].

Jacques Chirac y fait une déclaration stupéfiante, affirmant qu’ « une grande partie de l’argent qui est dans notre porte monnaie » vient de « l’exploitation de l’Afrique », que « le bon sens et la justice » exigent de « rendre aux Africains ce qu’on leur a pris ». Connaissant le pouvoir dont dispose Jacques Chirac à travers sa très riche Fondation pour le développement durable et le dialogue des cultures, reconnue d’utilité publique en mars dernier, on imaginait donc une initiative révolutionnaire de restitution des produits de l’exploitation. Quelle naïveté ! Le site de la fondation nous apprend que « Le Président Jacques Chirac a souhaité poursuivre son action et ses combats ». C’est assez inquiétant quand on connaît la longue action politique de Chirac en Afrique. Or, parmi les objectifs de la fondation, on trouve - l’accès aux médicaments de qualité. C’est cet objectif qu’il vient de lancer à grand fracas médiatique dans son « appel de Cotonou » (Billets d’Afrique, novembre 09).

Quel hasard ! Il se trouve que son ami François Pinault est, depuis 1990, propriétaire de la CFAO. Cette vieille société coloniale de commerce, fondée à Marseille en 1887, qui opère en Afrique et dans les Dom-Tom, traditionnellement dans le secteur automobile, s’est enrichie, en 1996, de celui des produits pharmaceutiques. En 2008, l’activité pharmaceutique a représenté 24,3 % du chiffre d’affaires de CFAO.

Eurapharma, filiale de CFAO, est le 1er groupe de distribution et de services pharmaceutiques en Afrique et dans les Collectivités Territoriales Françaises d’Outre Mer. Chaque jour, les sociétés grossistes locales (Laborex Cameroun, Laborex Burkina etc.), créées en partenariat avec les pharmaciens des pays concernés, livrent plus de 6 000 officines réparties dans vingt pays d’Afrique et sept Collectivités Territoriales Françaises d\’Outre Mer. La majeure partie des produits distribués, en provenance des plus importants laboratoires pharmaceutiques mondiaux, est importée de France où la centrale d’achat Continental Pharmaceutique assure leur groupage et leur acheminement vers les marchés locaux.

Le secteur automobile (61,6 % de l’activité de la CFAO) n’est pas en reste avec la création d’une filiale – Ah les filiales, le secret des bonnes affaires ! – CPS, département de CFAO « dédié à la vente aux ONG, Nations Unies et Grands Comptes Internationaux », tous ces excellents clients alimentés par les fonds de la charité, qui sillonnent l’Afrique dans de rutilants 4X4.

A l’occasion de la réintroduction du titre CFAO en bourse (Pinault l’avait retiré après son acquisition), Le Figaro du 18/11 nous informe : « La cotation à partir du 3 décembre de la filiale africaine du groupe de la famille Pinault est la plus grosse opération à Paris depuis deux ans. » CFAO est « la filiale la moins connue du groupe Pinault » [comme de juste en telle matière]. « Nous sommes un véhicule unique pour investir en Afrique, souligne Richard Bielle, président de CFAO. Notre business model est constitué d’une matrice équilibrée entre pays et activités qui permet de dégager une régularité de croissance de notre chiffre d’affaires et de nos résultats en dépit des aléas ». « Cette belle mécanique a en effet permis d’assurer à l’ex-vache à lait de PPR une croissance moyenne de 12 % par an sur les dix dernières années ». L’introduction en bourse doit rapporter « entre 1,5 et 1,8 milliard d’euros ».

On comprend le zèle du VRP Chirac pour la vente des médicaments en Afrique.

Dans le même documentaire « 10 mai Africaphonie » on entend le sympathique acteur Richard Bohringer s’exprimer de façon aussi définitive que nébuleuse sur le sujet : « Il faut que l’Afrique comprenne aussi, cette Afrique du Sahel qui est la plus pauvre, il faut que l’Afrique comprenne aussi… en même temps tu sais que le peuple même est barré par sa politique… Cela veut dire que… chaque continent a sa corruption. Voilà ! Tout sera dit sans nommer personne ».

Pourquoi, sur l’Afrique, a-t-on toujours l’étalage de cet incroyable méli-mélo des discours, entre l’imposture la plus impudente, la bonne volonté la plus confuse, et peut-être – mais on ne les entend pas dans ce contexte – quelques propos vrais et sensés qui sont noyés dans ce magma ?

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