Billets d'Afrique 190 - Avril 2010

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Édito

Economie de traite

Selon un rapport [1] de l’ONG américaine Global Financial Integrity, l’Afrique a perdu, en quarante ans, plus de 1 800 milliards de dollars. Ce montant vient pour environ 5 % de la corruption des gouvernements, pour 30 % des différents trafics, drogue, armes etc. et pour 65 % de l’évasion fiscale des societés multinationales.

Ce flux massif d’argent illicite se fait en direction des institutions financières occidentales. Il est favorisé par un système financier global opaque comprenant les paradis fiscaux et judiciaires, les sociétés fictives, les comptes bancaires anonymes, les fausses fondations, les techniques de trucage commercial et de blanchiment de capitaux. Ce flux déjà important dans les années 1970 a explosé à partir de 2000. On peut y voir la conséquence des privatisations qui ont vu arriver les multinationales occidentales dans les secteurs clés de l’eau, de l’énergie et des transports. Avec celles qui, traditionnellement exploitaient les richesses du sol et du sous-sol, le contrôle de l’économie est, en beaucoup d’endroits, totalement étranger à l’Afrique.

Le montant de ces pertes est trois fois supérieur à celui de la dette et aurait donc suffi en plus à lutter contre la pauvreté et développer l’économie des pays concernés situés en quasi totalité au sud du Sahara. Il rend dérisoires les aides, dont les politiques et les médias nous rebattent les oreilles, puisque pour un dollar apporté, dix sont exportés.

Ce phénomène essentiel ne fait l’objet ni de publicité ni d’études, alors qu’on est inondé de discours prétentieusement suffisants sur les maux dont souffre l’Afrique et que tous les Diafoirus de l’expertise médiaticopolitique se précipitent pour vendre leurs pseudo-services à des gouvernements d’incapables.

On comprend d’ailleurs le soutien indéfectible dont bénéficient ces gouvernements. Le coût de leur corruption est modeste comparé à la manne que leur incurie complice permet de soutirer à des peuples exsangues. On comprend aussi qu’aucun changement politique ne peut s’instaurer sans la bénédiction des bénéficiaires d’un système aussi providentiel.

On comprend aussi hélas les guerres inexpiables dont le feu est attisé par les intérêts en jeu dans les zones les plus convoitées comme le Soudan ou le Congo et bien ailleurs.

La nouvelle donne internationale fait qu’il y a maintenant, après un demi-siècle béni de néocolonialisme triomphant, une concurrence des prédateurs avec les puissances dites émergentes. On y gagne une lumière crue répandue sur les appétits. Les élites africaines corrompues lorgnent vers de nouveaux amis et pèsent les avantages respectifs de leurs courtisans. Pour l’instant le contrôle des armes est déterminant, et la France, présentée comme partante par des analystes intéressés à sauvegarder un certain camouflage stratégique, conserve la haute main sur ce secteur : pas de visas pour le gros des étudiants africains candidats à une instruction qui manque cruellement sur place, mais les militaires sont les bienvenus en France à tous les niveaux de formation et les conseillers militaires français hantent les palais présidentiels.

Il faut bien assurer la défense du nerf de la guerre.

Odile Tobner


190 - Avril 2010
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