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Togo

La présidentielle du 4 mars ou comment l’histoire électorale bégaie

Publié le 7 avril 2010 par Comi Toulabor

Les résultats de la présidentielle du 4 mars, financée par l’Union européenne, sont tombés conformes à ceux qui l’ont précédée depuis 1990.

Est-ce vraiment une surprise malgré ou à cause des précautions, minimales il faut le dire, prises à la marge pour atteindre une élection que tout le monde voulait « transparente et sincère » dans un Etat pour le moins voyou dont l’ADN se caractérise fondamentalement par la violence, la corruption et l’impunité ? Et en qui des financeurs européens, munis de leurs appréciations condescendantes ou décalées du contexte politique, avaient placé toute leur confiance, comme si on pouvait faire confiance à un bandit de grand chemin, fut-il un Etat ou un individu. Si une élection, surtout présidentielle, est un moment de vérité qui révèle la nature profonde de l’Etat qui l’organise et sa conception de la (bonne) gouvernance, il faut dire qu’on n’a pas été vraiment déçu quant à l’expression et à la participation politiques, basiques dans une démocratie.

La fraude électorale, une pratique structurelle

Depuis la redécouverte démocratique au début des années 1990, les cinq présidentielles concurrentielles que le Togo a connues ont reconduit des résultats pratiquement identiques en donnant toujours la victoire au parti au pouvoir comme le montre le tableau ci-dessous.

Présidentielle RPT % UFC %
25 août 1993 96,42 (Eyadéma) Boycott
21 juin 1998 52,19 (Eyadéma) 34,2 (Olympio)
1er juin 2003 57,8 (Eyadéma) 33,7 (Olympio)
24 avril 2005 60,15 (Faure) 38,25 (Olympio)
4 mars 2010 60,88 (Faure) 33,93 (Fabre : FRAC)

Ces résultats tendent à donner des bases empiriques à la théorie subliminale, mais d’un réalisme machiavélique de Jacques Chirac, selon laquelle « Il faut bien que les dictateurs [africains] gagnent les élections, sinon ils n’en feront plus ! » (Le Canard enchaîné du 28 juillet 1999). En fait, le général Eyadéma s’était opposé à la démocratisation de son régime, figurant parmi le quarteron de dictateurs africains hostiles au discours de La Baule en juin 1990. Comme ses homologues Sassou Nguesso, Omar Bongo ou Paul Biya, il a fini par se plier aux nouvelles injonctions issues de la chute du mur de Berlin, sachant qu’il peut, en bon manipulateur, tirer avantage en tournant en bourrique ces Occidentaux habitués à prendre les dirigeants africains pour de grands enfants.

Dans les années 1970 et 1980, le général Eyadéma organisait des élections présidentielles saluées par les éminences de la Françafrique, qui, dans le même temps n’hésitaient pas à moquer Nikita Khrouchtchev ou Leonid Brejnev élus avec des scores analogues. Ce qui n’a pas empêché des scientifiques de se donner la peine d’analyser ces élections sans choix, alors en vogue, pour leur donner du sens, comme si une élection sans choix pouvait avoir du sens en terme de légitimité et de participation politique, alors qu’on sait bien qu’elles n’ont pas du tout de sens.

Indépendamment des incuries et des fourberies de l’opposition, l’Etat togolais n’est en aucun cas techniquement, éthiquement et institutionnellement armé pour organiser des élections crédibles, quand surtout la mauvaise volonté et la conscience de frauder de ses dirigeants viennent s’y ajouter et sont omniprésentes à toutes étapes du processus électoral. On peut prendre un à un les résultats des cinq scrutins pour montrer leur absurdité politique et leur irrationalité électorale, si on accepte le postulat que l’électeur togolais peut être rationnel dans son choix comme partout sous tous les cieux.

Mais les missions d’observation nationales et internationales relèvent à chacun de ces scrutins des dysfonctionnements graves qui entraîneraient leur annulation dans tout Etat normal, c’est-à-dire de type occidental. C’est que le RPT n’est pas encore véritablement sorti de la logique des élections sans choix que les financeurs européens et la Françafrique valident, implicitement, au nom de la théorie chiraquienne.

Des pratiques électorales frauduleuses qui remontent aux années 1940

La fraude électorale a commencé à prendre corps et à se sédimenter dans les couches des pratiques électorales dans les années 1940. Au cours de cette décennie qui signa la fin de la Seconde Guerre mondiale et la mise sous tutelle onusienne du Togo administrée par la France, on assista à la naissance des partis politiques départagés par la donne coloniale en deux camps avec d’une part les nationalistes incarnés par le CUT (Comité d’unité togolaise) de Sylvanus Olympio qui voulait l’indépendance immédiate et d’autre part les francophiles conduits par le PTP (Parti togolais du progrès) de Nicolas Grunitzky pour qui le Togo n’est pas encore assez mûr pour accéder à l’indépendance.

De 1945 à 1958, sur une dizaine de scrutins importants qui ont été organisés, le PTP remporta la plupart alors qu’il n’était pas populaire dans le pays. Depuis le raz-demarée électoral en 1946 en faveur du CUT lors des consultations du 10 novembre et du 8 décembre pour élire respectivement des députés à l’Assemblée nationale française et à l’Assemblée représentative du Togo, ce fut le PTP, faux nez de l’administration coloniale et adulé par les milieux coloniaux qui avaient suscité sa création pour contrer l’influence du CUT dans le territoire, qui rafla toutes les élections ultérieures : celles d’octobre et de décembre 1950, de janvier 1951, de juin et d’octobre 1955, etc. Il arrive même que le PTP recueille un vote parfait, c’est-à-dire en s’adjugeant les 100 % des suffrages exprimés, entraînant le CUT à « boycotter les élections qu’il est sûr de perdre ». L’administration coloniale hostile au mouvement nationaliste le combattait vigoureusement et faisait tout pour l’éliminer de la scène politique et aussi des urnes.

C’est lors du scrutin du 27 avril 1958 intégralement organisé d’amont en aval par l’ONU que le CUT obtint une victoire nette et sans bavure : sur 46 sièges lui et ses alliés recueillirent 29 sièges contre 3 seulement au PTP ! Cette élection libre, sincère et transparente fit « éclater au grand jour ce dont chacun se doutait depuis longtemps : la vigueur des partis d’opposition » comme l’écrit Georges Chaffard (Le Monde du 30 avril 1958). Deux ans plus tard, en 1960, Sylvanus Olympio proclama l’indépendance à laquelle il voulait tant conférer un contenu réel et essentiel, par la création entre autres d’une monnaie nationale en rupture d’avec le franc CFA et d’une force de sécurité réduite à sa plus simple expression, deux domaines régaliens sur lesquels il ne transigea pas. Son assassinat le 13 janvier 1963, commandité par Jacques Foccart et ses réseaux, tout puissants à l’époque, laissa les Togolais orphelins de leurs rêves d’indépendance « substantifique ».

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« Gamé sou lo ! », scandent les militants. « Il est l’heure ! ». L’heure de marcher pour contester les résultats annoncés la veille.

En remplaçant le régime défunt par Nicolas Grunitzky, la France prit sa deuxième revanche sur Sylvanus Olympio. Mais jugé labile et trop faible de caractère, Grunitzky fut écarté le 13 janvier 1967 à son tour et remplacé par l’auteur présumé de l’assassinat du leader nationaliste, l’obscur sergent-chef plus ou moins inculte, Etienne Gnassingbé Eyadéma. Il était cependant un homme à la poigne de fer, façonné dans les guerres coloniales d’Indochine et d’Algérie : l’itinéraire on ne peut plus classique de la première génération de militaires françafricains qui prendront, dans le contexte alibi de guerre froide, la succession des indésirables pères nationalistes des indépendances.

Pendant près de quarante ans, le sergent-chef Eyadéma, devenu général d’armée à la suite de diverses métamorphoses, s’est chargé de liquider, au propre et au figuré, l’héritage nationaliste au Togo. Ce qui n’est pas étonnant quand on sait que le RPT est un décalque à peine dissimulé du très colonialiste RPF (Rassemblement du peuple français) du général de Gaulle et qu’il se situe sans conteste dans la filiation idéologique du PTP (Parti togolais du progrès) de Nicolas Grunitzky au profit duquel l’administration coloniale organisait la fraude.

La fraude pour maintenir un « ami » au pouvoir

Dans les années 1940-1950, l’Union française fabriquait et truquait les élections pour maintenir ses amis au pouvoir. Dans les années 1990, les pratiques de la Françafrique, sa fille aînée, qui mord maintenant sur des pans entiers de l’Union européenne, ne sont pas très différentes quand on lit les documents relatifs à ces nombreux scrutins dont on a capitalisé moins en pratiques honnêtes et sincères qu’en pratiques malhonnêtes et frauduleuses, allant des plus grossières aux plus subtiles, intégrant au passage la technologie informatique comme pour les optimiser. Ainsi les kits électoraux et le système VSAT loin de rendre les élections transparentes participent au contraire à leur opacité dans un Etat voyou.

Pour la crédibilité de la Mission d’observation électorale de l’Union européenne (MOE/UE), son chef José Manuel Garcia-Margallo y Marfil doit se bagarrer contre le chef de la délégation de l’Union européenne, Patrick Spirlet, proche de l’ancien sulfureux commissaire européen Louis Michel, un pro-Eyadéma invétéré et maintenant un pro-Faure assidu, qui a adouci le pré-rapport de la MOE du 6 mars et entend influencer le rapport final attendu pour début mai afin qu’il ne soit pas trop sévère pour Faure Gnassingbé.

Mais pour maintenir Faure à son poste, l’UE a-t-elle besoin de dépenser tant de sommes d’argent et déployer son bataillon d’experts et de consultants ? Résultat de ces courses électorales : raréfaction de la confiance des Togolais dans le bulletin de vote, raréfaction aussi de leur espoir en l’avenir. Pour une population dont les moins de 25 ans dépassent les 60 %, il n’y a pas plus criminel. Cinquante ans après cette chose qu’on appelle « Indépendance », les Togolais comme une bonne partie d’électeurs africains ne peuvent toujours pas choisir en toute liberté leurs dirigeants. A leurs contestations, on leur répond simplement : « Il n’y a pas eu de morts, donc la présidentielle du 4 mars est acceptable » à la grande satisfaction des descendants de Foccart. Faut-il alors convenir que l’ère des Max Dorsinville, ce commissaire onusien venu organiser en 1958 des élections propres au Togo, est définitivement close au niveau de l’ONU et de l’UE ?

Comi M. Toulabor
CEAN- Sciences Po Bordeaux

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