Mauritanie
La stratégie de la tension
Depuis son coup d’Etat en août 2008 et sa légitimation frauduleuse dans les urnes un an plus tard, le général Mohamed ould Abdel Aziz dirige le pays de manière brutale sans que cela ne gêne ses partenaires occidentaux.
Car c’est bien connu : un pouvoir
illégitime ne peut s’imposer que
par la force et des lois liberticides.
A ce titre, la Mauritanie est toujours dans
une impasse politique dangereuse, Abdel
Aziz refusant toute discussion avec
l’opposition tant qu’elle ne le reconnaît
pas comme président légitime. Celleci,
réunie au sein de la Coordination de
l’opposition démocratique (COD), refuse
toujours de le faire.
Le COD s’est aussi fermement opposé au projet de loi anti-terroriste. Un de ses leaders, Ahmed ould Daddah, a d’ailleurs dénoncé « une dérive dictatoriale (...) visant à légitimer des pratiques de violations des droits et des libertés des citoyens » : allongement de la détention préventive à quatre ans, autorisation débridée des écoutes téléphoniques et de l’interception du courrier électronique ou possibilité de juger un mineur pour actes terroristes. La Cour constitutionnelle s’est d’ailleurs rangée, en partie, à cet avis puisqu’elle a censuré une dizaine d’articles de la loi.

- Le général putschiste Mohamed Ould Abdel Aziz, sourd aux critiques de l’opposition
Toutefois, alors qu’une délégation du Parlement européen avait appelé au dialogue entre les deux parties pour sortir de la crise politique, Abdel Aziz a répondu par l’invective, accusant l’opposition de « négliger les intérêts de la Nation, de défendre les prévaricateurs et de freiner la promulgation de lois destinées à lutter contre le terrorisme », mais aussi d’être à la solde de pays étrangers ou encore de vouloir monnayer l’entrée de certains de ses membres au gouvernement.
La stratégie de la tension
Politiquement toujours, le gouvernement d’Abdel Aziz a rouvert la boîte de Pandore que constitue la question de la langue, ravivant le risque de tensions ethniques. Le Premier ministre a, en effet, affirmé vouloir imposer l’emploi de l’arabe dans l’administration. Depuis l’indépendance, à chaque fois que le pouvoir a voulu imposer l’arabe, cela fut perçu par les Négro-Mauritaniens francophones comme une tentative d’arabiser le pays et donc de les marginaliser, avec pour conséquence des émeutes. Ils sont aussi d’autant plus échaudés qu’ils ont été victimes d’un nettoyage ethnique entre 1989 et 1990. Sur le front social, la méthode n’est pas plus douce : alors que les syndicats se mobilisent, le gouvernement n’a su répondre que par les menaces, les intimidations et des arrestations.
Vendetta judiciaire
Ce régime a également érigé la manipulation de la justice en art consommé lançant une véritable vendetta judiciaire contre des hommes d’affaires liés à l’ancien dictateur Ould Taya (qui a régné de 1984 à 2005).
Leur tort ? Avoir soutenu un des adversaires du général Abdel Aziz lors de la dernière présidentielle. Ils sont ainsi accusés de détournements dans un scandale lié à la Banque centrale. En revanche, Abdel Aziz ferme les yeux sur les magouilles de ses propres thuriféraires.
Ce pouvoir s’illustre également dans la chasse aux journalistes. Le cas du journaliste Hanevy ould Dehah en est l’illustration parfaite. Rédacteur en chef du site internet Taqadoumy, très critique envers le pouvoir, il a été emprisonné en juin dernier, maintenu en détention une fois sa peine purgée, de nouveau jugé en février et enfin condamné à deux ans de prison. Des journalistes d’Al Jazeera, venus en Mauritanie pour enquêter sur Al Qaeda au Maghreb islamique ont également été arrêtés.
Plus récemment, une autre affaire a fait scandale. Celle concernant Biram ould Dah ould Abeid, militant anti-esclavage à la stature internationale, empêché de voyager afin de témoigner de la persistance de l’esclavage et du racisme au Forum des droits humains en Suisse. Finalement obligé de lui rendre sa liberté de mouvement, le pouvoir mauritanien a multiplié les actions de manipulation et de déstabilisation, un intrus ayant même tenté de pénétrer son domicile.
Des Occidentaux peu regardants
De leur côté, les autorités françaises ne semblent pas concernées par ces pratiques et poursuivent leur soutien au pouvoir d’Abdel Aziz. Rien d’étonnant à ce que la France regarde ailleurs : sans elle, point de légitimation sur la scène internationale. Elle multiplie d’ailleurs les aides : annulation de 17,3 millions d’euros de dette, aide de 1 million d’euros pour soutenir la société civile. Dans le contexte que l’on sait, c’est pour le moins cocasse...
Les pays européens se montrent, eux aussi, très généreux notamment pour lutter contre la malnutrition, l’insécurité alimentaire ou encore l’éducation : l’Allemagne a versé presque 20 millions d’euros et l’Italie 3 millions.
L’Union européenne (UE) a repris sa coopération après avoir signé une déclaration d’intentions mettant l’accent sur les « Droits de l’homme (…), la lutte contre les séquelles de l’esclavage, (…) la poursuite de l’ouverture des médias et l’amélioration du cadre légal assurant une plus grande liberté d’association et la dépénalisation des délits de presse »...
Pas de quoi toutefois stopper le flot d’argent européen : 2 millions d’euros contre la malnutrition et la pauvreté et surtout une aide du Fond européen de développement de 156 millions d’euros, en hausse de 25 %.
Quant au FMI, il a accordé une aide de 118 millions de dollars pour aider le pays à faire face à la crise économique. De son côté, la Banque mondiale avait versé, dès septembre 2009, 14 millions d’euros gelés suite au coup d’État. Sans parler de l’argent déversés par des fonds arabes, islamiques, Indiens ou Chinois, etc.
Cette manne financière soulève quelques questions. D’abord, sur la destination de cet argent dans un pays et sous un régime enclin aux détournements. Ensuite, pourquoi la Mauritanie est-elle l’objet de tant de générosité ?
Les conditions avantageuses qu’offre la Mauritanie pour les accords de pêche n’est sûrement pas étranger à l’intérêt de l’UE par exemple. Enfin, pourquoi un pays bénéficiant de ressources si importantes (pêche, fer, potentialités agricoles, or, minerais divers, pétrole et gaz à venir...) a-t-il besoin d’aides, si ce n’est parce que ces richesses ne sont pas utilisées au bénéfice de la population ?
Issa Bâ
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