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Une histoire (officielle) des forces spéciales

Publié le 1er avril 2010 par Raphaël Granvaud

Le journaliste spécialisé dans les questions de défense de Libération, et animateur du blog Secret Défense, publie Une Histoire des forces spéciales. Si l’auteur est assurément un érudit en matière militaire, sa méthode ne relève nullement de l’enquête.

C’est la dernière partie du livre de Jean-Dominique Merchet, celle consacré au commandement des opérations spéciales, le COS, créé en 1992, qui retiendra évidemment l’attention des lecteurs de Billets d’Afrique. L’auteur revient en effet sur quelques-unes des opérations récentes des forces spéciales françaises en Afrique, mais à la manière d’une simple succession de faits d’armes. Le contexte politique et les enjeux françafricains de ces interventions ne sont jamais analysés (à le croire, il s’agit presque toujours et uniquement d’aller sauver nos ressortissants…) et s’il aborde quelques-uns des aspects les plus sombres de ces opérations, ça n’est que pour tenter de déminer les affaires les plus sensibles.

Ainsi, par exemple, il s’abstient de rapporter dans les détails les accusations de tortures commises en 2003 en République démocratique du Congo, révélées par la télévision suédoise en avril 2008 (Billets d’Afrique, mai 2008). Il affirme en revanche qu’« une enquête lavera les Français de tout soupçon » et il présente « les faits tels qu’ils ont pu être reconstitués », mais oublie de préciser que cette « enquête » et la version qui suit sont celles de l’institution militaire. On cherchera en vain une quelconque allusion aux crimes commis par les Forces centrafricaines sous le regard des militaires français lors des opérations de reconquête de Birao en décembre 2006 ou mars 2007 (Billets d’Afrique, octobre 2007). Même silence pudique concernant l’intervention française au Tchad en février 2008, expédiée en moins de quinze lignes, ou sur la participation des snipers du COS au massacre commis devant l’hôtel Ivoire à Abidjan en novembre 2004. Même au sujet des meurtres de la grotte d’Ouvéa en mai 1988, l’auteur de ne se risque à les évoquer qu’au conditionnel, alors qu’ils ont été reconnus notamment par l’ancien premier ministre Michel Rocard.

L’auteur consacre néanmoins un chapitre à la question du Rwanda. Passons sur le bref historique de l’histoire qui conduit au génocide et les prétendus « massacres interethniques » ; passons également sur le lapsus (du moins on l’espère) concernant les « centaines de milliers de Rwandais tutsis [qui] fuient leur pays et viennent se réfugier au Zaïre » pendant l’opération Turquoise. Merchet s’attarde a minima sur les enquêtes de Patrick de Saint-Exupéry, mais pour y lire en définitive « une sorte de croisade personnelle » qu’il juge « trop schématique, trop empreint de la théorie du complot ». Sur l’affaire de Bisesero et du délai de trois jours mis par l’armée française pour revenir honorer sa promesse de secours, qui coûtera la vie à des milliers de rescapés, les accusations émanent forcément des « groupes militants pro-tutsis ». Il n’y aurait eu qu’un double problème de communication : au sein de l’armée française d’une part, les informations transmises par le COS (dont Merchet rappelle que l’intervention au Rwanda est « conduite en rênes très courtes depuis Paris ») ne seraient pas redescendues, pour une raison que l’auteur ne cherche pas à élucider. D’autre part, les forces spéciales, mal informées par une « population angoissée » par « des infiltrations du FPR », auraient eu du mal à « appréhender la situation ». Si des militaires ont pu commettre des « erreurs », ils n’auraient pêché que par « naïveté ». Les informations les plus instructives sont finalement celles de la page « remerciements » : on y apprend que l’auteur partage avec « Christophe », le porte-parole de l’Etat-major, une passion pour l’histoire militaire, et que le général Poncet (opération Amaryllis au Rwanda, opération Licorne en Côte d’Ivoire au moment des massacres de novembre 2004, également accusé par ses subordonnés d’avoir ordonné le meurtre de l’ivoirien Firmin Mahé, etc.) avec qui il a « fumé le calumet de la paix », lui a « prouvé qu’il ne fallait jamais désespérer de l’homme ». Grand bien lui fasse. Pour notre part, ce genre de livre nous ferait désespérer du journalisme…

Raphaël Granvaud

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