Accueil du site > Billets d’Afrique > 2011 > 199 - février 2011 > Niger : une certitude et beaucoup de questions

Niger : une certitude et beaucoup de questions

Publié le 4 avril 2011 par Raphaël Granvaud

Une seule chose est sûre au sujet de la dernière opération militaire française faisant suite à l’enlèvement de deux français à Niamey le 7 janvier dernier : elle s’est soldée par la mort des deux jeunes gens. Pour le reste, les déclarations successives n’auront pas contribué à lever le brouillard qui l’entoure, au contraire...

« De notre point de vue, aucun élément n’est flou dans la séquence des événements », affirmait Alain Juppé le surlendemain de l’intervention des forces spéciales françaises. A condition de faire abstraction des contradictions existant entre les différentes versions servies par les autorités politiques et militaires françaises et nigériennes, officielles ou officieuses...

Dans un premier temps par exemple, le colonel Burkhard, porte-parole de l’état-major des armées, a indiqué que l’intervention française contre les terroristes avait eu lieu dans « la zone frontalière » du Niger et du Mali, « refusant de répondre aux questions des journalistes sur l’emplacement précis de l’accrochage »,rapporte Le Monde (10 janvier) qui commente : « De telles précautions du porte-parole de l’armée peuvent aisément s’expliquer par le désir de ménager les autorités maliennes, qui n’ont pas forcément été prévenues de l’opération ou qui n’ont pas envie que leur soutien à cette opération soit public. »

Il faut rappeler en effet que les autorités maliennes n’avaient pas non plus été sollicitées ni prévenues lors de la précédente opération franco-mauritanienne sur leur territoire, visant officiellement la libération de Michel Germaneau, en juillet dernier. Alors que François Fillon convenait finalement lors de sa conférence de presse que l’intervention avait bien eu lieu en territoire malien mais « avec le feu vert de Bamako » (AFP, 10 janvier), le ministère de la Défense malien et la Direction de l’Information et des relations publiques des armées (DIRPA), contactés par le journal Le Républicain (Mali), « ne confirment pas ». « Selon eux, l’intervention militaire a été menée par l’armée nigérienne et non pas par les forces françaises. Ces sources soutiennent également que cette opération s’est située en « territoire nigérien avant que les ravisseurs n’atteignent la frontière malienne. » (11 janvier).

Des versions contradictoires

Le bilan de l’opération concernant les ravisseurs est également incertain. Le nombre de tués varie selon les sources, mais plus encore, la nature des prisonniers a suscité une polémique entre les autorités françaises et nigériennes.

Deux ou trois gendarmes nigériens ont en effet été retrouvés morts sur les lieux de l’assaut, avec un véhicule calciné de la gendarmerie nigérienne, et deux autres blessés qui auraient été arrêtés et remis aux autorités nigériennes. « A l’enquête d’établir quelle était la raison de leur présence dans les véhicules que nous avons arrêtés », avançait Alain Juppé depuis Niamey le 10 janvier.

Le lendemain, Fillon affirmait que deux ravisseurs faits prisonniers avaient « été remis aux autorités nigériennes qui actuellement les interrogent avec le concours de la justice française » (LeMonde.fr, 13 janvier), sans qu’on sache s’il était fait référence aux gendarmes nigériens blessés. Le ministre nigérien de l’Intérieur, Cissé Ousmane, répliquait sur RFI : « Il n’existe pas actuellement de terroristes auditionnés par nos services » (12 janvier).

Le surlendemain, Laurent Teisseire, porte- parole du ministère français de la Défense affirmait : « ces personnes portaient des armes et ont combattu, participé à l’action contre nos forces. On ne dit pas que ce sont des gendarmes nigériens, on dit uniquement que ce sont des personnes portant des uniformes nigériens » (AP, 13 janvier), tandis qu’un « responsable nigérien non identifié » accusait : « Nos hommes qui sont morts sur place, sur le territoire malien, ont été victimes de tirs de militaires français. Je ne dis pas que les militaires français ont fait exprès, mais les militaires (nigériens) dont les corps ont été ramenés par les Français à Niamey sont morts de tirs français », a-t-il insisté, évoquant « trois soldats nigériens tués » (Blog Défense ouverte, 13 janvier).

Nouvelle version quelques jours plus tard : lors de son audition, le 18 janvier, devant les commissions des Affaires étrangères et de Défense de l’Assemblée nationale, Alain Juppé explique qu’« après analyse des images tournées par un avion de surveillance français, Atlantic-2, il s’avère (...) que des gendarmes [nigériens] ont été embarqués, à l’issue d’un affrontement, par les hommes d’Aqmi et leur véhicule intégré au convoi juste avant l’intervention des forces spéciales françaises ». Mais, précise Libération (19 janvier), « le ministre n’a pas été interrogé sur les déclarations de son porte-parole, Laurent Teissière, qui avait affirmé, la semaine dernière, que ces hommes en uniforme nigérien n’étaient pas entravés et qu’ils avaient affronté les commandos français ».

« Les malentendus se sont dissipés. La France et le Niger se sont compris », estimait le lendemain le ministre nigérien de l’Intérieur en visite en France, sans que l’on sache si ce changement de ton était dû à une version plus proche de la vérité, simplement plus acceptable, ou encore à d’amicales pressions françaises. « Ce n’est pas la peine de rentrer dans les détails », concluait-il...

La même opacité dans les circonstances et les causes de la mort des otages français

« Selon les militaires, les deux Français ont été abattus avant même l’accrochage avec les ravisseurs », rapportait d’abord Le Monde (11 janvier). La veille, le Premier ministre expliquait : « Les preneurs d’otages, lorsqu’ils se sont vu poursuivis, ont éliminé froidement les otages selon les premiers éléments dont je dispose » (AFP, 10 janvier). Et le porte-parole du ministère de la Défense de confirmer, le 13 janvier, qu’au vu de « constatations faites directement sur place » par les soldats français, les corps des otages étaient « tous les deux entravés » et présentaient l’un comme l’autre des impacts de balles (AFP, 13 janvier).

Mais dans le même temps, de sources policières françaises et politiques nigériennes, cette version présentait une légère omission : l’un des corps retrouvé était calciné. Les résultats de l’autopsie, rapportés par le procureur de Paris Jean-Claude Marin, confirmeront qu’Antoine de Léocour a bien été tué d’une balle dans la tête à bout portant, mais que « les causes de la mort sont plus difficiles à établir pour Vincent Delory », qui pré­sentait « cinq plaies par armes à feu » et « des brûlures extrêmement importantes » (AFP, 15 janvier). Que les plaies aient été causées non par des balles françaises, mais par « des balles de kalachnikov », comme l’a affirmé le ministre de la Défense lors de son audition, ne change pas grand chose au fait que la violence des affrontements qui ont eu lieu semblait laisser peu de chance de survie aux otages.

Et si tel n’était pas le cas, pourquoi avoir tenté de dissimuler l’une des causes possibles de la mort de l’un d’eux ? Selon des témoignages maliens rapportés par l’AFP (11 janvier), plusieurs véhicules ont été retrouvés calcinés, suite aux tirs des hélicoptères de combat français. « Si la première vague est arrivée en hélicoptères, l’intensité des combats a contraint l’état-major tactique à faire appel à des renforts, largués à courte distance par un avion présent sur place », rapporte également Jean-Dominique Merchet sur son blog.

Neutraliser les terroristes à n’importe quel prix L’ensemble de ces éléments amène à se demander si l’objectif premier de cette opération était d’obtenir la libération des otages ou de « neutraliser » les terroristes à n’importe quel prix. « Ne rien faire, c’est donner un signal que la France ne se bat plus contre le terrorisme », s’est justifié Alain Juppé (AFP, 10 janvier).

Alors que l’état-major affirme offi­ciel­ lement : « Notre but était de libérer les otages, pas de faire du bilan sur l’Aqmi  », selon Jean Guisnel, une autre source militaire est plus radicale (...) : « Nous disons aux ravisseurs : nous vous pourchasserons et nous vous détruirons, y compris si nos otages y perdent la vie. Je suis bien sûr navré pour ces morts de deux compatriotes. Mais je le dis : c’est une opération réussie » (Lepoint.fr, 9 janvier)

Dans une lettre ouverte au ministre de la Défense, les amis de Master 2 d’Antoine de Léocour, qui s’indignent par ailleurs « que la mort de [leurs] amis serve la propagande politique sécuritaire du gouvernement et, plus encore, que ce discours soit repris en chœur par la majorité de la classe politique française sous la forme d’un consensus orchestré », estiment que l’Etat français a sacrifié « ses ressortissants sur l’autel d’orientations stratégiques occultes » et s’inquiètent « également du traitement différencié réservé aux citoyens et victimes en fonction de ce que leurs employeurs représentent pour les intérêts de la France. »

Comme le souligne Philippe Leymarie, on peut en effet « se demander, au passage, si pareille fermeté [du gouvernement] serait mise en avant au cas où, par exemple, un homme d’affaires, un journaliste, ou un diplomate (et non un petit employé d’une ONG, ou un simple touriste) serait pris en otage » (Blog Défense, 10 janvier).

On peut aussi se demander si les motivations auraient été les mêmes dans le cas d’un pays où la France ne détient pas d’intérêts stratégiques aussi important que l’extraction d’uranium par Areva au Niger...

Enfin sur le moyen ou le long terme, il est tout sauf certain qu’une telle démonstration de force décourage AQMI de s’en prendre à nouveau à des ressortissants français. « Quel autre pays au monde, à part les Etats-Unis et peut-être la Grande- Bretagne, est capable de mener une telle opération spéciale en moins de douze heures et en plein cœur du Sahel ? », fait remarquer fièrement Jean-Dominique Merchet (Blog Secret défense, 22 janvier).

Cette crise aura en effet confirmé la présence d’une « base non officielle » du COS à Ouagadougou (LePoint.fr, 9 janvier), qui s’ajoute à celle déjà implantée en Mauritanie, à la base militaire française non officielle du Tchad (opération Epervier) et à une « présence plus modeste (...) au Mali et dans le nord du Niger » (sous forme d’un DAMO, détachement d’assistance militaire opérationnelle) où, « depuis des mois, [les autorités] traîne[nt] des pieds pour accepter publiquement une aide militaire française plus importante  »... (Blog Secret Défense, 9 janvier et 14 janvier).

Le sahel quadrillé

Mais comme nous l’avions déjà signalé au sujet de l’intervention militaire franco-mauritanienne cet été (au sujet de laquelle on vient par ailleurs d’apprendre que Michel Germaneau n’aurait pas été exécuté en représailles, mais serait décédé antérieurement faute de médicaments [1] ), on peut craindre que le remède mis en place ne fasse qu’aggraver le mal.

Le quadrillage militaire du Sahel opéré depuis plusieurs années par les Etats Unis et la France ne fait que renforcer la crédibilité d’AQMI et son attrait auprès des populations tenues à l’écart des richesses (minières et pétrolifères) que cet arsenal militaire entend sécuriser. Tant que le terreau sur lequel prospèrent les réseaux terroristes et leurs soutiens dans le Sahel n’aura pas disparu, on pourra continuer à rouler les mécaniques, et à déplorer les morts.

[1] Sur le blog Secret Défense de Merchet qui commente : « On ignore les raisons politiques qui ont poussé le président Nicolas Sarkozy a évoquer son exécution (dont aucune preuve n’existe à ce jour) par AQMI, au lendemain du raid franco-mauritanien.. » (11 janvier)

Vous venez de lire un article du mensuel Billets d'Afrique 199 - février 2011. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez vous:
S'abonner à la newsletter