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Tunisie : les dérives et le naufrage de la diplomatie française

Publié le 7 février 2011 par Jean-Sébastien Mora

Incapable de mesurer l’ampleur de la contestation socio-politique, la France s’est une fois de plus distinguée par son cynisme.

La volonté de la ministre Michèle Alliot-Marie d’offrir une aide sécuritaire au régime Ben Ali n’est pas une gaffe politique, mais la politique de la France qui prévalait en Tunisie. D’ailleurs la ministre des Affaires étrangères ne s’est pas fait piéger au micro d’une radio puisqu’elle a lu un texte officiel.

Rappelons aussi que la ministre est bien rodée aux dérives sécuritaires de la Sarkozie. Fervente défenseuse de la télésurveillance et promotrice de la disparition du juge d’instruction, MAM était la ministre de l’Intérieur pendant l’affaire Tarnac et, dernièrement dans son fief, elle était restée totalement insensible au mandat d’arrêt européen prononcé contre la militante basque Aurore Martin.

En Tunisie, le président Zine el-Abidine Ben Ali a toujours bénéficié de la bienveillance du gouvernement français, tout particulièrement celle de Jacques Chirac qui parlait toujours du « miracle » économique du pays.

Quand les grands médias découvrent la nature du régime Ben Ali

Ainsi, la diplomatie française a maintenu le cap, jusqu’au naufrage benalien. De leur côté, après avoir été bien timides, les médias généralistes ont paru découvrir la violence et l’arbitraire du régime Ben Ali à sa chute.

S’ils ont jugé indignes les propos tenus par Michèle Alliot-Marie, leur silence systématique pendant ces longues années de répression n’est-elle pas plus répréhensible ? Le 11 janvier, la journaliste Bérénice Dubuc du gratuit 20 min est une des premières à employer le terme « révolution de jasmin ». Or, en 1987, Ben Ali lui-même, utilisait cette expression pour désigner son coup d’État. Raccourci journalistique ou signe d’une information tirée vers le bas ?

En Tunisie, depuis une semaine, on « tire la ligne » sur des sujets qui se ressemblent, les envoyés spéciaux fleurissent sur le terrain, chaque média possède son ancien prisonnier politique à interviewer, son « décryptage » de la transition démocratique et l’enquête « exclusive » sur les biens du clan Trabelsi placés en France ou en Suisse. Pourtant, pendant des années, les militants exilés se butaient désespérément au déni de la plupart des rédactions parisiennes. Omniprésent ces derniers jours dans la presse, l’opposant Moncef Marzouki était à l’époque quasi inconnu et seul le site web bastamag.net lui consacrait une interview en 2009.

Le clan des Tunisiens

Comment expliquer les raisons d’un soutien inconditionnel de Paris au régime Ben Ali ? D’autant que les dérives mafieuses des proches de Zine El Abidine Ben Ali dépassaient largement le sud de la Méditerranée.

En 2006, les frères Trabelsi, deux neveux par alliance du président déchu, avaient été mis en cause dans le vol, à Bonifacio, du yacht d’un ancien président de la banque privée Lazard, Bruno Roger, un proche de Jacques Chirac. Une enquête privée menée par les assureurs du navire avait permis de le retrouver, maquillé et repeint, dans le port de Sidi Bou Saïd, une banlieue huppée du Nord de Tunis, puis, le yacht avait été discrètement restitué à son propriétaire.

On sait que la défense des droits humains passe bien après les intérêts commerciaux ou stratégiques de la France.

De surcroit, en Tunisie, la répression policière et le non-respect des droits fondamentaux étaient intimement liés avec le système économique. Surnommé le « clan des Tunisiens », un groupe de Français très influent s’est toujours distingué par sa loyauté indéfectible envers le président tunisien : parmi eux, l’actuel ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, qui avait contesté la dénomination de « dictature » à l’encontre du régime benalien. Une minorité de célèbres natifs du pays, tel Bertrand Delanoë, et le secrétaire d’Etat au Commerce extérieur Pierre Lellouche ont longtemps promu une vision tronquée de la Tunisie.

« Avant de juger un gouvernement étranger, mieux vaut bien connaître la situation sur le terrain », avait mis en garde le ministre de l’Agriculture Bruno Le Maire. En effet, seule une minorité de français pouvait jouir et donc connaître la panoplie de privilèges offerts par le président Ben Ali. Tant que le pays continua d’accueillir « de manière formidable » Michèle Alliot-Marie, celle-ci ne pensa qu’à défendre sa police.

Car l’été dernier, MAM avait passé quelques jours à Hammamet, dans une suite présidentielle de l’hôtel Phenicia. Fin décembre, alors que la contestation prenait forme dans le pays, elle célébrait le Jour de l’an dans le nord-ouest dans sa villa de Tabarka. Elle y a peut être croisé son compatriote Dominique Baudis, qui apprécie pleinement la « réalité » tunisienne.

Les bonnes affaires françaises chez Ben Ali

Bien entendu, le Code du travail, de rigueur sous le régime Ben Ali semblait très bien convenir aux milliers d’entreprises hexagonales présentes.

Premier investisseur étranger avec un record de 280 millions d’euros, la France est particulièrement représentée en Tunisie dans les secteurs du textile, de l’électronique (Valeo, Faurecia, Sagem ou EADS) et des services avec les centres d’appels (Téléperformance).

Exemple parmi d’autres : le président Ben Ali a toujours été très bien accueilli sur le site d’exploitation de la Sagem qui emploie environ 3 500 personnes dans le gouvernorat de Ben Arous. En 2009, Eric Faubry, directeur industriel et logistique du groupe français, recevait des mains du Premier ministre, Mohamed Ghannouchi, le premier prix du gouvernement pour la promotion de la qualité. Et qu’importe si les emplois générés sont peu qualifiés alors que le pays souffre du chômage des jeunes diplômés.

La Chambre franco-tunisienne du commerce et de l’industrie est aussi le pilier de la proximité des milieux d’affaires entre les deux pays. Ainsi Christian de Boissieu, le président du Cercle d’amitié France-Tunisie, est consultant auprès de Matignon. Le nouveau dirigeant de l’Institut des cultures d’islam, Hakim El Karoui, est à la fois un membre de l’Institut arabe des chefs d’entreprise et proche de Jean-Pierre Raffarin et de Hedi Djiilanil, le patron des patrons tunisiens dont l’une de ses filles, Zohra, est l’épouse de Belhssen Trabelsi.

Mais surtout Hosni Djemmali, qui contrôle tout un pan de l’hôtellerie de luxe, demeure un intime de la famille Debré et de Guillaume Sarkozy. Surnommé « l’ambassadeur bis de Tunisie » Hosni Djemmali a été promu chevalier de l’Ordre national de la Légion d’honneur en 2008 par le secrétaire d’Etat au tourisme, Hervé Novelli.

Djemmali est considéré comme la pierre angulaire de la « Tunisie française ». Ancien journaliste il est resté en contact étroit avec Christian de Villeneuve, directeur des rédactions du groupe Lagardère, Jean Daniel du Nouvel Observateur ou Etienne Mougeotte ancien directeur de TF1 et directeur actuel du Figaro.

Une diplomatie dépassée

La diplomatie française s’est, une fois de plus, distinguée par son mépris envers les droits humains. Mais son incompétence, a aussi marqué les Tunisiens car, incapable de mesurer l’ampleur de la contestation sociale, Paris n’a pas rebondi, même dans la real politik la plus cynique.

Demain, avec qui la Tunisie démocratique préférera-t-elle nouer des partenariats privilégiés ? Avec un pays qui proposait de se joindre à la répression Ben Alienne, ou avec un État qui se réjouit de l’ouverture d émocratique ?

Deux semaines après la chute de Ben Ali, Nicolas Sarkozy a évincé Pierre Ménat, l’ambassadeur de France en Tunisie, au profit de Boris Boillon, jusqu’ici à Bagdad, considéré comme le diplomate star du sarkozysme, qui incarne la diplomatie du business.

Pendant ce temps, l’Elysée cherche toujours des explications à son manque de clairvoyance. Selon le Canard Enchaîné, les réactions d’Alain Juppé et de Michèle Alliot-Marie étaient virulentes contre les diplomates français : « Nous sommes restés tout le temps dans un brouillard total ». La brume des hammams des palais de Ben Ali peut-être ? Parce le déclin du régime Ben Ali était décrit par de nombreux analystes [1] et sur le terrain, depuis plus de deux ans, un changement était notable dans la population, notamment au regard de la solidité du réseau des militants des droits de l’homme, des journalistes et des avocats indépendants.

Il y a quelques semaines Wikileaks révélait un télégramme diplomatique de l’ambassade des Etats- Unis à Tunis, daté du 14 août 2007, où l’on pouvait lire que Serge Degallaix, ambassadeur de 2005 à 2009, avait jugé, que « La Tunisie n’est pas une dictature et ses leaders sont vraiment à l’écoute du peuple ».

L’année suivante, le mouvement social dans le bassin minier de Gafsa se concluait par la répression sanglante par le régime Ben Ali. En visite dans le pays, à l’époque, Nicolas Sarkozy avait suscité l’indignation pour s’être félicité des progrès de l’espace des libertés publiques.

[1] Décrite aussi par l’expertise du Quai d’Orsay, marginalisé depuis 2007 ; par la diplomatie américaine ; et par des chercheurs français dont la politologue Béatrice Hibou. Citons aussi l’ouvrage Économie politique de la répression en Tunisie. La découverte 2006 et l’article : « Kamel Libidi la longue descente aux enfers de la Tunisie » dans le Monde diplomatique, 2006.

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