Tunisie : les facteurs économiques et sociaux de la révolution
Le renversement politique, qui vient d’avoir lieu en Tunisie, est d’abord une révolution démocratique. Cependant, elle enferme aussi, en son sein, un soulèvement à caractère social qui a déclenché l’ensemble du processus.
Ceci est vrai du début jusqu’au terme (provisoire) du processus. Le mouvement a été lancé, rappelons-le, par le geste désespéré d’un jeune chômeur diplômé – Mohamed Bouazizi, âgé de 26 ans – qui s’est immolé par le feu devant la préfecture de Sidi Bouzid, le 17 décembre 2010.
Cette ville d’environ 40 000 habitants, située au centre de la Tunisie, fait partie de ces zones systématiquement délaissées par le pouvoir au profit du développement des villes côtières ; le taux de chômage de la ville est chiffré à 46 %, celui des jeunes générations à 60 %. Sidi Bouzid est loin d’être situé dans une zone désertique (à la différence de régions dans l’extrême sud de la Tunisie), et possède au contraire une agriculture qui pourrait être prospère. Cependant, 80 % des terres de la région étaient accaparées par le clan qui entourait Ben Ali.
Des chômeurs diplômés par milliers
Mais le désespoir des jeunes, souvent bardés de diplômes et néanmoins chômeurs sans véritable perspective (à défaut d’appartenir à une « bonne famille » ou d’avoir du « piston » qui marche), va bien au-delà de Sidi Bouzid ou d’autres régions de l’intérieur enclavé de la Tunisie.
L’étincelle, provoquée par l’immolation du jeune Mohammed Bouazizi, qui entendait protester contre son harcèlement par les policiers locaux (alors qu’il gagnait sa vie péniblement en tant que vendeur « à la sauvette » du secteur informel), a pu embraser l’ensemble du pays.
Si cela a été possible, c’est parce que des centaines de milliers de Tunisiens – jeunes et moins jeunes – se sont immédiatement reconnus dans la situation du jeune précaire, mort deux semaines et demie après s’être aspergé de térébentine.Le terme de « chômeurs diplômés » est connu dans l’ensemble des pays du Maghreb ; au Maroc, il existe depuis une dizaine d’années un « mouvement des chômeurs diplômés » structuré.
En Tunisie, la situation a fini par devenir plus explosive parce qu’aucune activité de protestation légale n’était possible avant la chute du régime de Ben Ali – aucune « soupape » n’était laissée à la contestation. Cependant, il existe des traits communs entre les différents pays : Maroc, Tunisie, ou encore (avec quelques différences) Égypte.
Tunisie, Maroc, des économies pour de la main d’oeuvre peu qualifiée
Plus on monte en niveau de formation et de diplômes, plus on court de risques de finir son périple comme chômeur. Ce constat, qui ressort même des statistiques officielles – particulièrement nettes dans le cas du Maroc –, tient à la structure profonde de l’économie. Celle-ci est, d’un côté, marquée par une prépondérance des emplois « de basse qualification », délocalisés depuis l’Europe où le patronat ne trouve plus (en nombre) la main-d’oeuvre suffisamment peu chère et malléable qu’il recherche.
Dans le cas de la Tunisie, une bonne partie de l’économie se caractérise par la sous-traitance, et une étroite dépendance vis-à-vis de certaines « niches » des marchés européens ; par exemple dans le secteur de l’industrie automobile, qui fait fabriquer en Tunisie les tapis de voiture, alors que les véhicules eux-mêmes sont construits ailleurs.
Avec la crise financière et économique qui a atteint l’Europe (en particulier le secteur automobile) en 2008, la situation des sous-traitants en Tunisie s’est d’ailleurs elle-même assombrie.
Le même constat est valable pour le secteur textile, deuxième plus gros employeur en Tunisie avec 200 000 emplois (contre 230 000 dans le secteur du tourisme « pas cher »), depuis la fin de l’Accord multi-fibres en 2005 et l’exacerbation de la concurrence mondiale depuis cette période.
De l’autre côté, la monopolisation des « morceaux de choix » de l’économie, des meilleurs emplois et des rentes se situation (le monopole pour l’importation de voitures) par des clans mafieux – au coeur desquels se trouvaient les familles de Ben Ali et de son épouse Leila Trabelsi – a contribué à fermer tous les débouchés.
Si les facteurs sociaux ont été présents lors du déclenchement de la révolte, ils l’ont également été lors de son aboutissement provisoire. Le changement de régime politique (même si certains hommes, à commencer par Mohamed Ghannouchi, Premier ministre depuis le 17 novembre 1999, sont restés) est allé de pair, dans de nombreuses entreprises, avec l’éviction de dirigeants – imposée par les travailleurs de la base – dès lors que ceux-ci étaient impliqués dans l’ancien régime et les réseaux de la corruption généralisée.
Le PDG de TunisAir, compagnie extrêmement phagocytée par les pratiques de corruption – à l’instar d’autres compagnies aériennes du continent – a ainsi cru devoir s’enfermer dans un bureau du cinquième étage, les salariés lui demandant des comptes…
Des parasites au pouvoir
Une partie de la bourgeoisie locale tunisienne peut elle-même trouver, en ce moment, son compte dans les changements en cours. En effet, les entreprises (surtout PME) détenues par des nationaux ne profitaient souvent pas vraiment de la situation, mais se faisaient ponctionner par des membres de la mafia régnante, qui exigeaient des prises de participation pour encaisser des dividendes sans rien apporter.
En revanche, le grand capital international – surtout français et européen – arrivait très bien à s’arranger avec la mafia du pouvoir : il concluait ses affaires directement avec ses membres les plus éminents.
Prenons l’exemple de France Télécom-Orange, dont la filiale Orange Tunisie était à 49 % la propriété de l’entreprise française, mais à 51 % la propriété d’un gendre de Ben Ali, Marwan Mabrouk. Aujourd’hui, Mabrouk a fui le pays, et la multinationale française fait face à un léger problème…
Le capital international, surtout européen, est aussi attristé que ses centres d’appel délocalisés en Tunisie – 8 % à 12 % des appels des opérateurs téléphoniques français passaient jusqu’ici par ce pays – marchent actuellement au ralenti, du fait des grèves et bouleversements en cours.
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