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Wikileaks : le volet français du scandale de la BEAC

Publié le 6 octobre 2011 par Rafik Houra

Nouvel exemple de l’étanchéité entre affaires judiciaires françaises et affaires africaines, le volet français du scandale de la Banque des Etats de l’Afrique centrale semble au point mort. Les documents publiés par la BEAC et les câbles américains laissent pourtant deviner une nouvelle affaire... grosse comme Elf ?

Revenons d’abord sur la partie émer­gée du scandale de la Banque des États d’Afrique centrale (BEAC). A la mi-septembre 2009, Jeune Afrique publiait un article intitulé « Exclusif : hold-up à la BEAC ». On y apprenait, d’une part que le gouverneur de la banque avait placé, sans se soucier des règles, 500 millions d’euros à la Société générale de Paris, d’autre part que des détournements d’argent avaient lieu depuis longtemps au bureau parisien de la BEAC.

Le câble diplomatique américain 09YAOUNDE147 du 13/02/2009 rapporte les confidences d’un vice-gouverneur de la BEAC : les conditions du placement DATI « sentaient la sale affaire », « il est certain que [le gouverneur] a manigancé cet arrangement pendant les rencontres en marge du sommet de printemps de la Banque mondiale à Washington. » Pour la Lettre du Continent (03/02/2009), le gouverneur « ne serait pas à l’origine de ce placement [...] L’ordre serait venu de plus haut... ».

Après la découverte du placement frauduleux, son retrait anticipé, fin 2008, coûtera 25 millions d’euros à la banque centrale.

Bongo, parrain de la BEAC

Au sujet des détournements d’argent récurrents au bureau parisien de la BEAC, Jeune Afrique révélait qu’ils se sont montés à près de 30 millions d’euros sur la période 2004-2008 et désignait un responsable : « Les secrets d’État n’ont qu’un temps, et celui-là n’aura pas résisté longtemps à la disparition du « parrain » de la BEAC, qui faisait régner sur l’institution une omerta digne d’un clan sicilien : Omar Bongo Ondimba ». Mais le câble 09YAOUNDE608 pointait dans une direction supplémentaire : « Interrogé sur ce que les officiels faisaient avec les fonds volés [sic], l’officiel de la BEAC répondit, “parfois ils le gardaient pour eux-mêmes, parfois ils les envoyaient aux partis politiques français” [...] des deux côtés, mais surtout la droite, spécialement Chirac et y compris Sarkozy » [...] « Bongo était le président favori des Français en Afrique » [...] « C’est la Françafrique classique ». [...] « La Banque de France continue d’exercer une influence énorme ».

Visiblement, on a voulu charger le cercueil Bongo d’un fardeau bien lourd. Bien postérieure à l’article de Jeune Afrique, la publication le 28 décembre 2010 par El Paìs de ce télégramme aurait pu lancer le volet français du scandale de la BEAC. Mais Le Monde, partenaire de Wikileaks au même titre qu’El Paìs, a délibérément choisi de ne pas traiter ce câble, se retranchant derrière ce commentaire en fin de câble : « Le poste est incapable d’évaluer la véracité des allégations selon lesquelles des politiques français ont bénéficié des pertes de la BEAC. » Mais en omettant la fin du commentaire : « Mais c’est le type d’affirmations – que la France encourage et fait sa proie des dirigeants corrompus dans la région – qui gagnera en crédibilité dans l’opinion si, comme l’officiel de la BEAC l’a prédit, l’histoire se répand dans la presse. »

Mais ce qui pourrait s’apparenter à une nouvelle affaire Elf pour la classe politique française n’a pas éclaté. Pour cela, il faut ausculter les comptes de la BEAC. Ceux dont la BEAC dispose auprès des banques commerciales (Société générale et BNP Paribas) ont été audités en 2009, révélant 25 millions d’euros de détournements avérés entre 2004 et 2008. Mais, selon la BEAC elle- même, les détournements remontent au moins au début des années 2000 et avaient été constatés par des rapports internes dès 2001.

Suite à cette audit, il y a eu des arrestations à Libreville, des têtes sont tombées au sein du bureau parisien et du siège de la BEAC à Yaoundé. La BEAC a déposé deux plaintes contre X auprès du TGI de Paris, relevant à la fois du pénal et du civil, « pour vols, escroqueries, faux et usage de faux » concernant les comptes auprès de la Société générale et de BNP Paribas. Le rapport du 24 octobre 2009 du comité d’audit de la BEAC note qu’« il existe de forts soupçons de complicité interne [dans ces deux banques], d’une part en raison de la réaction de la Société générale qui a fermé unilatéralement le compte du Bureau extérieur fin 2007, et des retraits d’espèces importants et fréquents qui auraient dû attirer l’attention des chargés de clientèle. »

Selon ce même rapport, parmi les principaux bénéficiaires des détournements figure la franco-congolaise Marie-France Robert, secrétaire du gouverneur délégué au bureau parisien. Mais le rapport note que « Mme Robert est installée au Maroc depuis début 2009 et semble pour l’instant hors d’atteinte. »

Des Français dans la combine

Les implications françaises sont confirmées par un autre câble diplomatique américain (09PARIS1610, du 02/12/2009) relatant cette fois-ci la confession de Stéphane Gruenberg (toujours) sous-directeur Afrique centrale au Quai d’Orsay et qui « prédit qu’on débouchera finalement sur des inculpations (comprenant sans doute des citoyens français) ».

Mais le point le plus obscur de cette affaire est de savoir ce qu’il est advenu du dix-neuvième point duplan d’action structurel adopté par la BEAC en décembre 2009 sous la pression du FMI qui avait, pour un temps, suspendu ses programmes avec les états membres de la BEAC. Ce point 19 demande la création d’un audit spécifique sur le « rapprochement du compte bancaire du Bureau extérieur et du Compte d’opérations de la BEAC auprès du Trésor français conformément aux recommandations du Comité d’Audit du 18-23 mai 2009 (Article 5.11) » et l’ « analyse du compte de la BEAC ouvert dans les livres de la Banque de France, conformément aux recommandations du Comité d’audit du 19-24 octobre 2009 (Article 3.7.2). »

Cet audit n’a, à notre connaissance, jamais eu lieu. Si l’on en croit les documents sur le site de la BEAC, il s’est fondu – jusqu’à dispraître totalement ! – avec l’audit comptable du siège de la BEAC (point 2 du plan d’action structurel).

Pour donner une idée des sommes en jeu sur ces comptes, fin 2008, 11 milliards d’euros, c’est-à-dire 92% des actifs de la BEAC se trouvaient sur les compte d’opérations et compte spécial de nivellement au Trésor public français.

Sur l’exercice 2008, les intérêts produits par ces deux comptes se sont élevés à 76 millions d’euros.

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