L’Amiral à fond de cale
Après la divulgation des conclusions du collège d’experts mandaté par le juge Trévidic dans le dossier de l’attentat du 6 avril 1994 à Kigali, l’ancien juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière voit à nouveau une de ses instructions remise en cause.
Surnommé l’Amiral, le juge Bruguière avait été chargé d’identifier et de poursuivre les responsables de l’attentat du 6 avril 1994 qui a coûté la vie au président rwandais Juvénal Habyarimana et donné le signal de l’extermination des Tutsi. Bruguière avait alors instruit uniquement à charge. Surtout, il avait refusé de se rendre sur le terrain contrairement à son successeur Marc Trévidic. Car l’affaire était entendue : le commanditaire ne pouvait être que Paul Kagame, l’actuel chef de l’État rwandais et l’ennemi juré d’un quarteron d’officiers et de responsables français de l’époque.
Qu’importe la fragilité de témoignages douteux et le fait qu’aucun élément matériel ne vienne à l’appui de sa démonstration : son instruction à charge s’inscrivait dans la droite ligne d’une note de synthèse du général Christian Quesnot, chef d’état-major du président Mitterrand qui indiquait en 1994 que « l’hypothèse d’un attentat du FPR devra être confirmée par l’enquête ».
Des années plus tard, un câble diplomatique américain (Wikileaks, 06PARIS2069) révélera la proximité du juge Bruguière et des services français. En 2007, un autre câble (Wilileaks, 07PARIS186) rapporte les propos de Francis Blondet, alors sous-directeur Afrique occidentale au Quai d’Orsay, qui explique à des diplomates américains que la décision de publier le rapport Bruguière sur l’attentat fin 2006 était une riposte du gouvernement français au rapport de la commission Mucyo.
Bruguière construit de fait une « histoire » qui arrange les autorités françaises mises en cause pour leur soutien au régime hutu génocidaire. Au terme d’une enquête minutieuse qui désigne le camp militaire de Kanombe comme zone de tir des missiles, le rapport d’expertise dévoilé le 10 janvier s’oriente aujourd’hui vers la piste d’un attentat commis par les extrémistes hutus, piste déjà « étudiée, solidement documentée et finalement retenue par les services d’autres pays, par les Belges, par les Britanniques, par les Américains ! » comme le remarque Médiapart (12 janvier). Les avocats des parties civiles rwandaises ont également dénoncé les multiples manipulations de l’instruction Bruguière.
Dans la plupart des États de droit, l’ensemble de l’instruction aurait ainsi été invalidée car de nombreuses pièces du dossier démontrent une totale proximité entre enquêteurs, témoins, traducteur et magistrat. Ainsi l’utilisation, par le commissaire Pierre Paye bien, l’enquêteur principal de Bruguière, d’un ancien espion rwandais comme traducteur, Fabien Singaye, proche de Jean- Luc Habyarimana et gendre de Félicien Kabuga, le financier du génocide. Singaye avait ainsi été présenté à Payebien par l’ancien gendarme de l’Elysée, le capitaine Paul Barril, présent au Rwanda au moment de l’attentat et cheville ouvrière de la désinformation dans le dossier rwandais.
Karachi, Tibéhirine, des instructions à sens unique
Dans l’affaire si sensible de l’attentat de Karachi, Bruguière a, de la même façon, systématiquement privilégié la piste islamiste, écartant tous les éléments qui la contredisaient notamment un rapport d’autopsie infirmant la thèse officielle d’un attentat-suicide. Au point que les familles des victimes déposeront, en juin 2011, une plainte contre Bruguière pour « faux témoignages » et « entraves à la justice ». Ce n’est qu’après le départ à la retraite du juge que son successeur, Marc Trévidic, encore lui, s’intéressera à la question des commissions liées à ce contrat d’armement. De Kigali à Karachi, alors que l’instruction Trévidic s’approche dangereusement du premier cercle sarkozien, celle de Bruguière s’arrêtait aux portes de la raison d’Etat.
Dans son ouvrage paru en 2007, « Raisons d’État. Contre-enquête sur le juge Bruguière », Sébastien Spitzer, relate déjà qu’au début de sa carrière, alors que le juge enquêtait sur le réseau de la célèbre maquerelle Madame Claude, certaines photos susceptibles d’embarrasser Valéry Giscard d’Estaing n’avaient pas été versées au dossier.
Mais ce n’est pas tout. En avril 2011, Médiapart révélait l’existence d’un « entretien » organisé, le 23 janvier 2004, entre le général Philippe Rondot rattaché au cabinet du ministre de la Défense, le juge Bruguière et le patron de la Direction de la surveillance du territoire (DST) pour « préparer notre dossier, du côté français » dans l’affaire de la mort des sept religieux français du monastère algérien de Tibéhirine. Comme le souligne Médiapart, à cette date, Jean-Louis Bruguière n’avait pas encore été désigné comme magistrat instructeur. Médiapart remarque que « cette rencontre officieuse entre un juge (normalement) indépendant, le chef du contre-espionnage français et un militaire rattaché au cabinet d’un membre du gouvernement n’apparaît nulle part dans la procédure ».
La figure de proue de l’antiterrorisme négligera l’éventualité d’une bavure de l’armée algérienne, toujours au nom de la raison d’Etat. Il a fallu la récupération de l’affaire des moines de Tibéhirine par... Marc Trévidic pour que l’enquête reprenne en compte deux points essentiels : « L’ancien attaché militaire de l’ambassade de France à Alger, le général Buchwalter, a révélé au juge, le 25 juin 2009, que les sept religieux français n’avaient pas été assassinés par les terroristes des Groupes islamiques armés (GIA), mais sans doute tués à la suite d’une bavure de l’armée algérienne », « Le juge a recueilli plusieurs éléments pouvant laisser penser que deux dignitaires des GIA, Djamel Zitouni et Abderrazak El-Para, soupçonnés d’avoir fomenté et participé au rapt des moines, étaient en réalité manipulés par l’appareil sécuritaire algérien » (Médiapart, 7 avril 2011).
Le fiasco Chalabi
En 1998, ce devait être le jour de gloire de la « star » du pôle antiterroriste français. Avec 138 prévenus, le procès du réseau islamiste algérien Chalabi s’annonçait comme un procès historique. Dans cette affaire tentaculaire, 173 personnes avaient été mises en examen dont certaines avaient eu le malheur de se trouver là au mauvais moment ou de voir leur nom traîner dans un mauvais carnet d’adresses. Un tiers des 138 personnes poursuivies avait été relaxées après avoir effectué de longues peines de détention préventive.
2011 : l’Amiral consultant pour Total
Désormais retraité et candidat malheureux aux législatives de 2007 sous l’étiquette UMP, Bruguière, qui se voyait aussi ministre de l’Intérieur (Wikileaks, 06PARIS2069), a récemment témoigné au procès en appel de l’explosion d’AZF à Toulouse. Il a persisté à soutenir que l’enquête sur les causes de la catastrophe avait sous-exploité la piste criminelle.
L’ancien juge a expliqué s’être « forgé (sa) conviction » en 2010 en prenant connaissance de l’ensemble du dossier quand il s’est vu confier une mission de consultant pour le compte du groupe Total, maison-mère de Grande Paroisse, propriétaire de l’usine. Le coupable était tout trouvé : Hassan Jandoubi, un manutentionnaire d’AZF tué comme 30 autres personnes par l’explosion et soupçonné d’être un islamiste radical infiltré. Logiquement, les parties civiles ont dénoncé des considérations « idéologiques » et son « lien de consultant avec Total ».
Bruguière a dû tout de même reconnaître qu’au début de l’enquête, en 2001, alors qu’il était à la tête des juges antiterroristes, il n’avait pas d’éléments en faveur d’une piste terroriste. Une fois encore, l’invocation du terrorisme servait de paravent pour couvrir les errements des puissants. Une fois de trop ?
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