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France-Rwanda : un négationnisme d’État

Publié le 13 mars 2012 par Groupe Rwanda

Depuis 1994, les plus hautes autorités de l’Etat dissimulent aux citoyens le soutien indéfectible accordé par la France à ceux qui ont préparé puis commis le génocide des Tutsi. Pour cela, il est impératif que le FPR apparaisse comme « l’instigateur global » de la tragédie rwandaise, selon l’expression d’Hubert Védrine. Le rapport d’expertise sur l’attentat du 6 avril remis aux juges Trévidic et Poux, qui disculpe en pratique le FPR, doit donc à tout prix être mis en doute (Billets n°210, février 2012).

Depuis dix-huit ans, les filets de la désinformation sont in­las­sablement tissés par des res­ponsables politiques, des officiers, des journalistes et des intellectuels, le plus souvent les mêmes. Ils ne cessent d’abreuver l’opinion publique de leurs « arguments » : le premier est que pour accéder au pouvoir au Rwanda, le FPR aurait commis l’attentat du 6 avril 1994 et provoqué ainsi le génocide des Tutsi.

Le second est que ce génocide se serait doublé d’un génocide des Hutu, commis par le FPR au Rwanda, puis au Zaïre/ RDC. Enfin, le troisième est que la France aurait essayé en vain une politique de conciliation entre les différentes factions afin d’encourager le Rwanda sur la voie de la démocratie. Une fois le génocide déclenché, elle serait intervenue, seule, pour y mettre fin en lançant l’opération Turquoise.

En résumé, Paul Kagame serait res­ponsable du génocide des siens et coupable d’un génocide des Hutu. Quant à la la France, elle n’aurait rien à se reprocher, bien au contraire, car l’opération Turquoise aurait mis un terme au génocide... Le fait que de tels propos puissent être tenus aujourd’hui sans susciter immédiatement des réactions scandalisées ou ironiques montre le degré de succès de la manipulation opérée depuis 1994.

Derrière la fixation sur l’attentat, la réfutation de la planification du génocide

Si les défenseurs de la politique française au Rwanda ne peuvent accepter l’idée que l’attentat du 6 avril 1994 a été commis par d’autres que le FPR, c’est que leur explica­tion du génocide repose implicitement sur l’idée que l’extermination des Tutsi a été causée par la colère spontanée de la population hutu à l’annonce de la mort du président Habyarimana. Cela permet d’abord de faire porter la responsabilité du génocide au FPR qui l’aurait « déclenché » par sa volonté d’arriver au pouvoir par tous les moyens. En assassinant le président, le FPR aurait déchaîné la fureur meurtrière du « peuple majoritaire » contre les Tutsi. On accuse donc les victimes d’être les bourreaux.

Cela donne, sous la plume de Stephen Smith : « L’expertise [remise aux juges Trévidic et Poux] [...] ne nous apprend pas qui a déclenché l’extermination des Tutsi » (Libération, 23 janvier 2012). On se frotte les yeux. On sait qui a commis le génocide : les militaires extrémistes autour de Bagosora, les milices Interahamwe, le Gouvernement intérimaire rwandais, ses préfets, ses bourgmestres, ses gendarmes, ses policiers communaux, et par une partie de la population hutu embrigadée de gré ou de force par les autorités. Stephen Smith ne va pas jusqu’à prétendre que le FPR a tué les Tutsi. Il ne peut pas l’écrire de but en blanc. Alors il le suggère, en nous faisant croire que sans l’assassinat d’Habyarimana, par le FPR selon Smith, le génocide n’aurait pas eu lieu. Or, c’est faux : tout était prêt pour l’extermination des Tutsi. Il ne manquait qu’un prétexte.

Mais l’essentiel n’est pas là. Accuser le FPR d’avoir abattu l’avion d’Habyarimana et déclenché ainsi un « génocide spontané » permet surtout d’exonérer les dirigeants français de la connaissance du projet génocidaire. Du coup, l’accusation portée contre eux d’avoir soutenu, en connaissance de cause, un régime qui préparait l’extermination des Tutsi tomberait d’elle- même. Le besoin de se disculper est tel que l’historien Bernard Lugan ou le général Didier Tauzin n’hésitent pas à falsifier les jugements rendus par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). Celui-ci, disent-ils, n’a condamné personne pour la planification du génocide.

La France n’a donc pas pu collaborer à la préparation de quelque chose qui n’a pas été organisé. Mais Bernard Lugan et Didier Tauzin sont pour le moins mal informés : le TPIR a bel et bien condamné des accusés pour « entente en vue de commettre le génocide ». Et non des moindres, puisqu’il s’agit de l’ancien Premier ministre du GIR, Jean Kambanda, du ministre de l’Information, Eliézer Niyitegeka, et de la ministre de la Famille et de la Promotion féminine, Pauline Nyiramasuhuko. Même si Lugan et Tauzin avaient raison, cela ne signifierait pas pour autant que le génocide n’ait pas été prémédité et planifié. Le juge n’est pas l’historien, même s’il contribue à l’établissement de la vérité historique (lire sur survie.org l’article de Géraud de la Pradelle et Rafaëlle Maison.

Les autorités françaises savent qu’un génocide va avoir lieu

Ce qu’il s’agit de faire oublier, c’est que les autorités françaises ont connaissance du projet de génocide des Tutsi depuis octobre 1990, comme en font foi les télégrammes envoyés par l’ambassadeur Martres et l’attaché de défense, le colonel Galinié. La détermination des extrémistes hutu à mettre en œuvre leur plan est attestée par les massacres de Tutsi organisés ou couverts par le régime Habyarimana de 1990 à 1993, sortes de répétitions du génocide.

Pourtant, les dirigeants français accentuent leur soutien militaire à un régime qui se serait effondré sans cela : livraisons d’armes, formation des troupes rwandaises, appui au combat (des Français commandent l’artillerie et pilotent des hélicoptères lors d’affrontements avec le FPR), prise en main des Forces armées rwandaises (FAR) par des officiers français, l’un d’entre eux, le lieutenant-colonel Maurin, devenant même conseiller du chef d’Etat-major qu’il rencontre quotidiennement. Intégrés aux FAR dans le cadre de la formation qu’ils leur dispensaient, présents en particulier auprès des unités d’élite, on voit mal comment les militaires français auraient pu ignorer les préparatifs du génocide.

Cela est d’autant plus possible que les Français forment non seulement les soldats rwandais (les effectifs des FAR sont multipliés par huit en quelques mois) mais aussi les miliciens interahamwe, fers de lance du génocide. Des militaires français ont aussi participé aux contrôles d’identité chargés d’identifier les Tutsi, y compris quand ceux-ci étaient sous leurs yeux livrés aux miliciens et tués. Au-delà de la défense de la stabilité d’un Etat allié, mise en avant pour justifier l’engagement français, certains responsables politiques et militaires de notre pays ont poussé la connivence idéologique jusqu’à considérer le Tutsi comme l’ennemi.

La thèse du « double génocide »

Le second « argument » avancé par les défenseurs de la politique menée au Rwanda consiste à accuser le FPR d’avoir commis un génocide des Hutu. Réagissant, le 13 janvier 2012 sur France Culture, au rapport d’expertise sur l’attentat du 6 avril 1994, Hubert Védrine, secrétaire général de l’Elysée à l’époque des faits, évoque ainsi « le rapport des Nations unies qui a indiqué qu’il y a eu après le génocide, qu’on évalue en gros à 800 000 morts, ce qui est déjà atroce... environ 4 millions de morts dans l’Est du Congo, en RDC, sous la responsabilité principale de l’armée du Rwanda, ce rapport que Kagame a réussi à bloquer pendant deux ou trois ans, n’est paru que quand ils ont enlevé le mot de génocide... ». Rembobinons : Kagame a bloqué un rapport des Nations-Unies qui montrait qu’un génocide avait été commis, sous la responsabilité principale de l’armée du Rwanda, dans l’Est de la RDC, et que ce génocide avait fait 4 millions de morts.

Hubert Védrine ne dit pas la vérité quand il cite le rapport du projet Mapping du Haut-Commissariat des Nations unies pour les Droits de l’homme. Daté d’août 2010, ce rapport consacre deux sections à la question de savoir si un génocide des Hutu a été perpétré au Zaïre/RDC (§ 27- 33 et § 500-522). Le paragraphe 31 du rapport répertorie les raisons de répondre par l’affirmative. Il mentionne entre autres « l’ampleur des crimes et le nombre important de victimes, probablement plusieurs dizaines de milliers [...] une majorité d’enfants, de femmes, de personnes âgées et de malades ». Nous sommes très loin des quatre millions de morts annoncés par Hubert Védrine. Ce chiffre de quatre millions de morts ne provient pas du rapport du Projet Mapping.

Celui-ci note seulement que « les dix années [1993-2003] ont été marquées par une série de crises politiques majeures, de guerres et de nombreux conflits ethniques et régionaux qui ont provoqué la mort de centaines de milliers, voire de millions, de personnes » (§ 15). Le rapport examine aussi les raisons de ne pas retenir l’accusation de génocide : l’intention de détruire le groupe hutu reste à établir. Les Hutu demeurés au Zaïre, après le retour au Rwanda de centaines de milliers des leurs, ont pu être pourchassés et massacrés parce qu’ils étaient assimilés aux génocidaires  [1]. Compte-tenu des éléments contradictoires relevés, le rapport conclut à la nécessité d’une investigation plus approfondie : « Seule une pareille enquête suivie d’une décision judiciaire sera en mesure de déterminer si ces incidents constituent des crimes de génocide » (§ 522).

Une accusation récurrente depuis 1994

Cette accusation de génocide portée contre le FPR ne date pas des guerres du Congo. Elle est présente depuis 1994 dans les propos des responsables français compromis dans la politique menée au Rwanda. Elle s’exprime sous leur plume par l’usage d’un pluriel significatif. C’est Alain Juppé, alors ministre des Affaires étrangères, qui déclare dans une tribune publiée par Libération : « La France [...] exige que les responsables de ces génocides soient jugés » (16 juin 1994).

En novembre de la même année, François Mitterrand parle des génocides rwandais dans la version écrite de son discours au sommet franco-africain de Biarritz. Dominique de Villepin, directeur de cabinet d’Alain Juppé en 1994, mentionne en septembre 2003 sur RFI « les terribles génocides qui ont frappé le Rwanda ». En 2006, Bernard Debré, ministre de la Coopération du gouvernement Balladur, intitule un livre La véritable histoire des génocides rwandais. En 2012, c’est Hubert Védrine qui reprend la même antienne.

Cela ne doit rien au hasard. Toutes les personnalités citées ont été des artisans de la politique menée par la France au Rwanda. Une politique qui a abouti à la complicité dans un génocide. Il est donc essentiel de persuader les Français que le FPR de Paul Kagame est au moins aussi criminel que nos alliés les extrémistes hutu qui ont exterminé les Tutsi. Pierre Péan et Stephen Smith ont été les chevilles ouvrières de cette désinformation dans les médias, comme l’a montré, à propos de ce dernier, François-Xavier Verschave dans Négrophobie (2005).

Des chercheurs universitaires com­me Claudine Vidal et André Guichaoua ont pour leur part apporté leur caution à un livre qui, tout en reconnaissant la réalité du génocide des Tutsi, prétend qu’un génocide des Hutu a été commis par le FPR (Rwanda. L’histoire secrète, par Abdul Joshua Ruzibiza). Mais tous n’ont fait que relayer la position des dirigeants français aux affaires à l’époque, exprimée par petites touches insistantes depuis 1994.

Quand, en 1994, Alain Juppé et François Mitterrand avancent la thèse du « double génocide », elle n’est à leurs yeux qu’une arme rhétorique, celle qu’utilisent également les extrémistes hutu, pour relativiser le génocide des Tutsi. A cette époque, les soldats du FPR ont bien tué des Hutu, mais ces crimes étaient motivés par la vengeance. Ce que personne n’avait prévu, c’est que le FPR commettrait au Zaïre/RDC entre 1996 et 2003, de très graves crimes, que les négationnistes cherchent par tous les moyens à transformer en un deuxième génocide.

Il n’y a pas eu de génocide des Hutu

Au Rwanda, en 1994-1995, le FPR visait les génocidaires ou ceux qu’il considérait comme tels. Il a pu également poursuivre un but politique, asseoir son pouvoir, comme l’écrivent les auteurs d’Aucun témoin ne doit survivre : en mettant fin au génocide, « Le FPR tua des milliers de gens, aussi bien des non-combattants que des troupes gouvernementales et des miliciens. En cherchant à établir leur [sic] contrôle sur la population locale, ils [sic] tuèrent aussi des civils par des exécutions sommaires et des massacres. Il semble qu’ils aient tué des dizaines de milliers de gens durant les quatre mois de combat, entre avril et juillet » (Human Rights Watch/FIDH, Karthala, 1999, p. 805).

A qui s’ajoutent les dizaines de milliers de Hutu tués au Zaïre/RDC. Malgré l’ampleur des tueries, il ne s’agit cependant pas d’un génocide car le FPR n’a jamais eu l’intention d’exterminer les Hutu en tant que groupe. Si cela avait son projet, pourquoi avoir accueilli ceux qui revenaient du Zaïre après le démantèlementdes camps de réfugiés ? Des camps sous la coupe de génocidaires réarmés par la France, qui faisaient peser une menace sur le Rwanda sans que la communauté internationale ne se donne les moyens de séparer les assassins des autres réfugiés.

La thèse du « double génocide » ne vise qu’à un équilibre dans l’horreur dont l’objectif est de blanchir la politique française au Rwanda. Elle est le complément de l’affirmation selon laquelle les responsables français auraient tenté de concilier les factions en présence en soutenant activement le processus de démocratisation du Rwanda et les négociations de paix d’Arusha.

Malheureusement, la politique menée par nos dirigeants fut en réalité beaucoup moins glorieuse. Bien loin d’une politique d’apaisement, les autorités françaises se sont engagées dans un soutien sans failles aux génocidaires, avant, pendant et après 1994. Billets d’Afrique aura l’occasion d’y revenir dans son numéro d’avril.

[1] « « Finalement, les faits qui démontrent que les troupes de l’AFDL/APR ont épargné la vie, et ont même facilité le retour au Rwanda d’un grand nombre de réfugiés hutus plaident à l’encontre de l’établissement d’une intention claire de détruire le groupe  », § 32

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