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Nouhoum Keita : « Il faut réconcilier les Maliens avec leurs institutions »

Publié le 5 juin 2012 (rédigé le 3 avril 2012) par Juliette Poirson, Nouhoum Keita

A Bamako, les partis politiques et la société civile sont divisés après le putsch du 21 mars. Deux visions s’opposent. D’un coté, le SADI, Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance, d’Oumar Mariko et ses alliés ont créé le MP22, le mouvement populaire du 22 mars favorable aux mutins. De l’autre, le Front uni pour la restauration de la démocratie, un front de 38 partis et d’associations, qui dénonce le coup d’Etat. Rencontre avec Nouhoum Keita, membre du bureau politique du SADI.

Billets d’Afrique : Quelle est votre analyse sur la situation politique au Mali précoup d’Etat ?

Nouhoum Keita (NK) : Avant le coup d’Etat, le pays vivait dans une situation d’incertitude qui s’est accentuée avec la rébellion du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA).

Le gouvernement en place n’avait aucun projet politique cohérent de développement et aucune ambition nationale. Notre dépendance vis-à-vis des institutions financières internationales, en poursuivant avec une zèle inouï les privatisations à outrance, la liquidation des secteurs stratégiques de notre économie nationale et le bradage de nos richesses à des multinationales, n’a fait que s’accroître. Résultat : aggravation du chômage et de la misère, licenciements massifs par les entreprises publiques.

Cette situation s’est aggravée avec le deuxième mandat d’Amadou Toumani Touré (ATT). Il a maintenu notre économie sous domination avec l’application mécanique des politiques d’ajustement structurel. Jamais auparavant, nous n’avons connu par ailleurs un tel taux de corruption. Le vérificateur général [1] a établi que sur les dix années de présidence d’ATT, plus de 150 milliards de francs CFA (environ 230 millions d’euros) ont été détournés, sans compter le blanchiment et l’argent de la drogue. Il y a collusion entre les milieux mafieux et les hauts dirigeants de l’appareil d’Etat.

Notre analyse de la situation a donc abouti au constat suivant : ATT est responsable de la situation créée dans le nord du pays.

Les combattants qui ont quitté la Libye et traversé les frontières algériennes étaient armés et n’ont pas été désarmés, comme le Niger l’a fait. Deuxièmement, il a laissé les narcotrafiquants s’installer au Mali. Tous les généraux autour d’ATT sont impliqués dans les trafics de drogue et sont en collusion avec les ravisseurs des otages et négocient après. Enfin, les conditions nécessaires à une élection transparente n’étaient pas réunies pour les élections du 29 avril. Le régime voulait céder le pouvoir, ou plus exactement remettre le pouvoir à quelqu’un que la France voudrait voir installer. Tout le monde savait qu’il n’y aurait pas eu d’élections le 29 avril et que c’était un coup d’Etat civil que l’on préparait, une pure cession du pouvoir. Le régime d’ATT s’évertuait aussi avec ces élections à faire voter une nouvelle constitution par les Maliens, constitution qui allait renforcer le pouvoir du président au lieu de renforcer le pouvoir des institutions.

Le coup d’Etat du 22 mars a été une façon de mettre le holà. Il est né de la frustration de l’armée mise en déroute par le MNLA. Frustrés, démoralisés, démobilisés, les militaires ont réagi devant l’incurie de la hiérarchie militaire.

BDA : ATT aurait-il été moins dépen­ dant que d’autres par rapport à la France, avec notamment l’exemple des accords de réadmission ou les tensions concernant AQMI ?

NK : ATT n’a jamais affiché de relation d’indépendance vis-à-vis de la France, bien au contraire il a servi la France de façon très loyale. Les accords de réadmission sont une question assez marginale : ATT ne pouvait pas signer cet accord, du fait de la pression des travailleurs immigrés en France. Vers la fin de son mandat, il a laissé le pays livré à lui-même, en passe de devenir un narco-Etat. C’est aussi à ce moment-là que les ressortissants occidentaux [parmi lesquels les employés d’Areva faits otages en septembre 2010 et encore otages] ont été enlevés. Et son régime s’est servi de la présence des criminels d’AQMI et des narco trafiquants pour s’enrichir : ce sont les personnes du système ATT qui ont servi d’intermédiaire entre ceux qui enlèvent les otages et les pays.

C’est alors que la France a vu qu’à long terme, ATT ne pouvait plus faire l’affaire. Ce n’est pas pour rien qu’elle a reconnu publiquement avoir reçu des notables proches du MNLA, qu’elle a vu comme des alliés qu’elle pouvait armer et qui seraient plus sûrs que le Mali pour combattre AQMI. Des informations très critiques me parviennent sur le largage par la France d’armes au Nord du pays pour les rebelles. Cela répond à un double objectif stratégique pour la France. D’une part d’assurer la mainmise de la France sur notre pays et son économie dans un contexte de concurrence forcée avec les Etats-Unis qui veulent toujours installer une base d’AFRICOM dans le Sahel. Et d’autre part, il s’agit pour la France de sécuriser son accès aux matières premières.

La France a armé le MNLA, une organisation que je qualifierais de terroriste car elle est organiquement et structurellement liée aux groupes islamistes comme AQMI. Ils disent revendiquer l’indépendance, alors qu’ils ne représentent pas plus de 14% des populations au Nord. Si l’on organisait un référendum aujourd’hui, le résultat ne serait pas pour l’indépendance. En les armant, la France voulait affaiblir considérablement le Mali, qui serait ainsi prêt à tout accepter. La France reprochait à ATT d’avoir fait un virage du côté des Américains. Puis la France lui a reproché sa mollesse dans la lutte contre le terrorisme et il est devenu infréquentable du fait de ses liens avec les narcotrafiquants. Il fallait trouver quelqu’un de plus ferme et plus présentable. C’est cette carte qu’ils étaient en train de jouer en poussant pour la tenue des élections en avril. Modibo Sidibé, l’ancien Premier ministre était le candidat de la France. Mais d’autres au niveau de l’entourage d’ATT, auraient aussi pu faire son jeu.

Concernant l’accès aux matières premières, si la France a de l’uranium au Niger, elle a intérêt à faciliter également son accès aux ressources potentielles au Mali, et à être très présente en Libye, au Niger et au Mali.

BDA : Est-ce que le lien que vous évoquez entre AQMI et le MNLA est si évident ?

NK : Bien sûr ! Tout le monde sait – et cela s’est révélé après - qu’à Aguelhoc, où les prisonniers militaires maliens ont été égorgés, le MNLA était avec les troupes d’Ansar Dine. Sans ces derniers, d’ailleurs, le MNLA n’est pas en mesure de gagner grand chose même s’ils s’efforcent de dire qu’ils ne sont pas ensemble. Sur le plan militaire, c’est le groupe de Iyad Ag Ghali [d’Ansar Dine] qui est la composante la plus puissante de la rébellion. Le MNLA est composé des groupes du 23 mai de Bahanga [2], et de personnes de retour de Libye.

Mais du point de vue militaire, ce sont les hommes d’Iyad qui décident. Une grande campagne médiatique nourrit un sentiment - disons – affectif d’une partie des Occidentaux pour les rebelles du MNLA, considérés comme opprimés alors que ces gens ne sont pas représentatifs.

BDA : Le SADI a t-il préparé le coup d’Etat, ou vous vous êtes saisis de l’opportunité ?

NK : Nous n’avons rien préparé, le coup d’Etat n’a jamais été dans notre projet politique. Depuis 1991, nous avons toujours promu les élections comme mode de sanction des politiques. Quand ATT est arrivé au pouvoir, nous avons accepté d’entrer dans son gouvernement d’union [3] mais nous avons découvert un clientélisme concret et une corruption institutionnalisée. Nous nous sommes alors retirés du gouvernement.

Depuis, nous avons critiqué les dérives du régime, la corruption, les trafics de drogue, le blanchiment de l’argent, tous ces maux qui ont gangrené ce pays, affaibli l’Etat, les institutions et les partis politiques.

Lorsque les circonstances historiques l’imposent, il faut faire preuve de lucidité et trouver comment surmonter les étapes difficiles. Nous sommes prêts à discuter avec ceux qui ont pris le pouvoir afin de mettre sur pied un nouveau cadre qui permette de remettre les choses à plat et d’organiser des élections honnêtes pour que ceux qui auront obtenu la confiance du peuple puissent gouverner. Ce coup d’Etat met deux camps face à face : il y a ceux qui voulaient mettre en place une démocratie des riches. Ce sont eux qui ont profité pendant vingt ans de ce « système démocratique » et qui pensent que la démocratie est un jeu institutionnel dans un milieu fermé.

Cette caste de privilégiés a pillé notre pays et voulait utiliser cet argent pour conquerir le pouvoir ce 29 avril 2012. Ils versent aujourd’hui des larmes de crocodile, en criant que la démocratie est menacée. De l’autre côté, il y a ceux qui pensent que la démocratie doit être celle du peuple, que c’est au peuple de faire appliquer la sanction populaire. Nous, nous sommes pour cette démocratie.

BDA : Que préconisez-vous pour le Nord ?

NK : Pour le Nord, nous sommes a priori pour une solution pacifique. Mais je suis très pessimiste sur des négociations car les rebelles ont dit que la seule négociation qui aille, c’est leur indépendance. Je pense qu’aujourd’hui il faut choisir l’initiative militaire. Le Mali doit être libéré par les Maliens eux-mêmes et nous n’accepterons pas la présence d’une force autre sur notre sol. La France veut mettre en place une force d’interposition, un scénario à l’Ivoirienne, d’après ce qu’a dit Juppé en visite au Mali.

Notre peuple doit s’organiser et avoir une armée capable de défendre l’intégrité de son territoire, sinon les solutions seront imposées de l’extérieur et nous serons une nation sous dépendance, assujettie.

Notre deuxième priorité est de rétablir la démocratie, en organisant des élections transparentes et régulières. Les gens sont dégoûtés, la participation au vote ne dépasse pas 15%. Il faut réconcilier les Maliens avec leurs institutions, en mettant en place les conditions d’une véritable transition démocratique.

Il faut mettre en place un Etat fort dans lequel les institutions politiques et judiciaires fonctionnent, qui garantisse une égalité des chances pour tous les citoyens, et mettre fin à l’impunité et au népotisme. Si ces conditions sont réunies, nous pourrons sortir de cette crise.

Propos recueillis à Bamako par Juliette Poirson

Le rétropédalage français

« (...) Les ambiguïtés évoquées ici ont un corollaire diplomatique, qu’atteste le durcissement, patent au fil des heures, de la réprobation internationale. Passé les palinodies initiales, tous les partenaires, africains ou pas, du Mali, ont puisé dans le catéchisme en vigueur les termes de leur blâme.

De l’Union africaine à l’ONU, de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) à l’Europe des 27, de l’Organisation internationale de la Francophonie au Département d’Etat américain, tous « condamnent fermement « le putsch et exigent le retour immédiat à l’ordre constitutionnel ». Pour la France, que l’on sait encline à fustiger le laxisme d’ATT envers le péril islamiste, l’exercice s’apparente à un rétropédalage acrobatique. Car les commentaires initiaux suggéraient que Paris pourrait entériner de facto le coup de force, pourvu que l’ordre régnât et que le calendrier électoral fût grosso modo respecté (...) » (L’Express, 23 mars).

Vincent Hugeux fût un des rares journalistes français à avoir relevé l’ambiguïté et surtout les arrière-pensées d’Alain Juppé.

[1] Depuis 2004, un « Vérificateur général », organe indépendant, contrôle la gestion des ressources publiques. Nommé par le président, il est partiellement financé par la coopération canadienne.

[2] Soulèvement touareg dans différentes villes du Nord dirigé par Ibrahim ag Bahanga et Hassan Fagaga le 23 mai 2006, qui créent l’Alliance démocratique du 23 mai. Les « accords d’Alger » seront signés entre ce groupe et le gouvernement malien en 2006.

[3] Cheik Oumar Sissoko, président du SADI, a été ministre de la culture pendant 5 ans, lors du 1er mandat d’ATT.

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