Billets d'Afrique 213 - mai 2012

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Billets d'Afrique 213 - mai 2012

Édito

Les grands cimetières sous la mer

Dans la plainte dont ils viennent de saisir la justice française, quatre des survivants du naufrage d’un Zodiac en Méditerranée accusent l’armée française d’avoir refusé de leur porter secours.

On se souvient qu’en mars 2011, à la suite de l’intervention militaire en Libye, soixante-douze migrants d’origine subsaharienne, dont deux bébés, s’embarquaient de Tripolià destination de Lampedusa. En panne de carburant, l’embarcation part à la dérive dans une odyssée cauchemardesque avant de s’échouer sur la côte libyenne, avec seulement neuf survivants à son bord. Alors que les garde-côtes italiens avaient largement diffusé l’appel de détresse lancé par les naufragés, aucun des bâtiments présents sur le secteur ne s’est porté à leur secours.

Pourtant, comme le souligne maître Maugendre, avocat des plaignants, « les militaires français ne pouvaient pas ignorer la présence du bateau dans le secteur, ni ignorer qu’il était en détresse. Entre ses différents bateaux, les sous-marins et les hélicoptères, la France était l’armée la plus présente en Méditerranée ». D’ailleurs, dans un rapport publié le 24 avril, le Conseil de l’Europe demande au commandement de l’Otan et aux États dont des bâtiments se trouvaient sur zone d’enquêter sur ce « dysfonctionnement » des secours en mer. Il faut rappeler que des navires de guerre de France, de Grande-Bretagne, d’Italie, d’Espagne, des États-Unis et du Canada patrouillaient alors dans le secteur.

Ce drame effroyable n’est hélas qu’un épisode de la tragédie qui se déroule en Méditerranée, où périssent chaque année plus d’un millier de migrants africains dans l’indifférence générale. Pis, non contents de refuser de porter secours à ces malheureux, les États européens organisent leur refoulement et pénalisent leur sauvetage, au mépris des conventions internationales et des principes immémoriaux du droit de la mer. L’ONG belge Centre Avec a exposé de façon détaillée, dans une étude publiée en décembre 2010, comment des États européens interdisent en fait de porter secours aux naufragés en sanctionnant lourdement les patrons pêcheurs qui passent outre. Au mieux, ils sont empêchés d’accoster et subissent de longs jours d’immobilisation. Au pire, leur bateau est confisqué et ils encourent des peines de prison pour « aide à l’immigration illégale ». Conséquence de cette politique, les bateaux de pêche s’éloignent quand ils aperçoivent l’une de ces embarcations maudites, au mépris de tous les usages qui font l’honneur des gens de mer. L’ONG souligne avec raison que ce sont les valeurs européennes qui font naufrage en Méditerranée.

Cette situation rappelle la tragédie que vit l’archipel des Comores, où, chaque année, des centaines de personnes disparaissent en tentant de traverser, à bord d’embarcations de fortune, le bras de mer qui sépare Anjouan de Mayotte. Le 23 février à Mamoudzou, une marche a été organisée en leur mémoire, mais en dépit – ou à cause – de la responsabilité de l’État français dans cette situation, le terrible sort de ces malheureux ne mobilise pas les médias français comme avait pu le faire celui des boat people de 1979. Aucun French Doctor ne lance en leur faveur d’opérations de sauvetage similaires au « Bateau pour le Vietnam » destiné à porter secours en mer de Chine aux Vietnamiens fuyant le régime communiste. C’est que les boat people d’aujourd’hui ont le malheur d’être les victimes de l’oppression économique de l’Afrique par les maîtres du monde, pour qui les êtres humains, quand ils ne leur servent à rien, ne sont que des déchets à rejeter.

Suivant l’exemple du patron du Francisco y Cataluna, bloqué une semaine sans pouvoir pêcher au large du port maltais de La Valette pour avoir recueilli à son bord des naufragés et qui avait déclaré qu’il recueillerait à nouveau des perdus en mer parce que c’était pour lui une obligation, des associations ont formé le projet boats 4 people. En juillet 2012 une flottille appareillera, de Tunisie et de Sicile, pour faire en sorte que la Méditerranée ne soit plus le tombeau des Africains, chassés de chez eux par le désordre mondial.


213 - mai 2012
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